Spéléo-Drack n° 22 : La spéléologie normande de Michel Lepiller (1948-2006)

26 août 2016, par Joël Rodet
The norman speleology of Michel Lepiller (1948-2006)
Le n° 22 de la revue Spélélo-Drack, de juillet 2016, est consacrée à l’activité en Normandie du spéléologue et hydrogéologue Michel Lepiller, fondateur du Groupe Spéléologique de la Maison des Jeunes et de la Culture du Havre, et fondateur de la spéléologie scientifique en Normandie.
- Ce document en couleurs, de 136 p., est disponible auprès du CNEK, au prix de 15 € + port.


Michel Lepiller est né le 24 janvier 1948 au Havre. Il est le second enfant d’une fratrie constituée de Bernard, l’aîné, d’Arlette, d’Alain et de Christine. Il effectue ses études secondaires au Havre jusqu’au baccalauréat qu’il obtient en 1968. Il entame alors ses études supérieures en géologie à l’Université de Rouen où il passe sa licence, avant de rejoindre en 1971, Grenoble où il obtient une maîtrise et enfin sa thèse de doctorat en 1980. Dès lors, il développe une belle carrière de Maître de Conférences à l’Université d’Orléans, où il s’illustre comme spécialiste des traçages en milieu karstique. Il décède tragiquement, dans un accident automobile près d’Orange, le 29 octobre 2006. Il était père de trois enfants.

Un naturaliste précoce

Dès la fin des années 1950, à peine âgé de 11 ans, il se passionne pour le milieu naturel et rejoint la Société Géologique de Normandie qui se relève de la deuxième guerre mondiale. C’est ainsi qu’il participe aux activités de renaissance du Museum du Havre détruit par les bombardements de 1944. Au début des années 1960, à l’occasion de vacances familiales passées à l’Auberge Trépied d’Aillon-le-Jeune (Savoie), il rencontre les spéléologues qui investissent les tannes du Margeriaz. Le chiroptérologue Marcel Balliot (Spéléo-Club de Lutèce) et le géologue Bruno Cabrol (Spéléo-Club de Savoie) deviendront ses modèles dans sa construction de chercheur adulte, mais aussi des amis pour longtemps. De retour en Normandie, il devient, à seize ans à peine, bagueur officiel du Museum National d’Histoire Naturelle pour les chiroptères et un expert pour la Normandie. Il se passionne aussi pour l’archéologie et participe aux fouilles de la région du Havre sous la direction de Jean Lachastre, mais aussi à celles dans la grotte La Martine à Domme (Dordogne). A cette occasion, il découvre les richesses souterraines du Périgord, renforçant son attraction pour le domaine souterrain.

Scientifique dans l’âme, il est avide de documentation. Il lit, il consulte et il n’hésite pas à contacter les auteurs. Comme à l’époque, la photocopie est un grand luxe, Michel dédie des heures à recopier, à la main ou à la machine à écrire, les articles scientifiques qui l’intéressent. Jusqu’à sa disparition, il aura gardé précieusement ces documents, reliques d’une époque où tout était possible avec de la volonté et de la persévérance.

le fondateur de la spéléologie scientifique normande

Définir un individu comme fondateur d’une discipline se révèle souvent fruit d’un parti-pris, car cet acte a tendance à diminuer l’impact des autres intervenants, alors que souvent l’établissement d’une discipline découle du cumul d’apports des uns et des autres. Cependant, nier le rôle de catalyseur d’une personnalité, par respect pour les autres contributeurs, conduit aussi à une grande injustice, car sans catalyseur, il n’y a pas de politique stable. Alors, sans vouloir réduire l’implication d’autres chercheurs normands dans l’étude du milieu souterrain régional, je me dois de reconnaître l’impact de la personnalité forte et structurée de Michel Lepiller, dans la naissance, la croissance et le rayonnement de la spéléologie havraise, et dans l’acquisition des lettres de noblesse de la recherche scientifique sur le monde souterrain normand.

Au printemps 1964, un établissement nouveau s’ouvre au Havre, la Maison des Jeunes et de la Culture. En son sein, est fondé sous l’impulsion de Michel Lepiller, le 1er décembre 1964, le Groupe Spéléologique de la Maison des Jeunes et de la Culture du Havre (GS-MJC-H). Cet organisme saura offrir, pendant toute cette période de structuration, un cadre social stable, avec ses locaux, son financement et sa large ouverture populaire dans une ville dynamique et entreprenante. Sans aucun doute, l’association de ce cadre d’activité et de compétences scientifiques que la personnalité de Michel Lepiller a su orchestrer, a permis le développement d’une école havraise dont la réputation a largement dépassé la Normandie.

C’est lors de la fondation du groupe que j’ai le bonheur de le rencontrer. En raison du départ pour les Alpes de notre président fondateur, le 27 janvier 1965, la direction du GS-MJC-H est confiée à Michel, alors âgé de 17 ans depuis trois jours, mais dont les compétences, la maturité et l’autorité font merveille ! Pendant près de dix ans, notre association assurera au GS-MJC-H un rayonnement fondé sur la complémentarité, l’esprit d’entreprise, la collaboration et une approche rationnelle, ayant pour objectif la connaissance et la compréhension du milieu souterrain dans lequel nous avions plaisir à nous déplacer. Le besoin de lire est contagieux et je me mets à dévorer tout ce qui concerne le monde souterrain, et comme la littérature sur les grottes de Normandie est extrêmement réduite, nous nous lançons dans l’aventure de l’édition. C’est ainsi que naît en 1967 Spéléo-Drak, la toute première revue d’un club spéléologique en Normandie. Ce numéro 1 sera sans lendemain ; c’est pourquoi je relance en 1970 la revue qui devient la deuxième série et le titre gagne un "c" en devenant Spéléo-Drack, tandis que Michel continue d’assumer la responsabilité du groupe. Le local du groupe à la MJC devient un véritable laboratoire où l’on construit nos échelles, où l’on édite sur papier ozalid les copies des calques de description et de topographie des cavités, où l’on duplique et on assemble les exemplaires du dernier numéro de Spéléo-Drack. On y sent la graisse mécanique, l’ammoniaque et l’encre de la Gestetner. Malheureusement, la décade 1970 est celle de la rupture car Michel part s’installer pour quelques années à Grenoble, puis définitivement dès le début des années 1980, à Orléans où il développe une belle carrière d’hydrogéologue, spécialisé dans les traçages en milieu karstique.

La spéléologie normande de Michel Lepiller

Dans ce document, nous souhaitons rendre hommage à l’homme de la craie qui consacra plus de 15 ans de sa vie à l’émergence de la recherche spéléologique normande, au travers de trois aspects : les chiroptères, la spéléologie de la craie et l’exploration des Pré-Alpes savoyardes. Ce dernier volet, notamment dans les Bauges souterraines, débouchera sur sa thèse de doctorat soutenue en 1980, et sur son expatriation en Val de Loire. En conséquence, nous laissons à ses anciens élèves savoyards et orléanais, le bonheur et le devoir de mémoire de cette deuxième partie de vie, celle du doctorant puis du chercheur confirmé et de l’enseignant réputé, orléanais pendant plus de 25 ans. Mais, n’oublions pas cependant, qu’une grande partie de l’activité savoyarde, sur le Semnoz, de 1966 à 1970, a été publiée en 1971, dans notre revue Spéléo-Drack (n° 4 & n° 5). Les découvertes des années 1970, non publiées, se retrouvent pour l’essentiel dans son mémoire de doctorat.

Ce document sur la spéléologie normande de Michel Lepiller peut être considéré comme un ouvrage posthume de ce dernier, notre travail s’étant limité à assembler sous une même reliure, les documents écrits mais jamais publiés, produits par Michel Lepiller pendant sa période havraise, à savoir les fiches constituant la base de l’inventaire spéléologique normand du GS-MJC-H, incluant des topographies, et le contenu de son carnet de notes sur les chiroptères de 1963 à 1969, que nous a confié son ancienne épouse. Il est vraisemblable qu’il ait existé un second document sur ce suivi des chiroptères, puisqu’il les a étudiées jusqu’en 1975, ne serait-ce que les grandes feuilles de baguage qu’il remplissait devant moi et qu’il m’avait confiées pour mes études en écologie souterraine en 1972-1973. Malheureusement, ce document n’a pas été retrouvé.

Ancien Havrais, il était de notre devoir, comme compagnon d’exploration et de réflexion de 1964 à 1974, de rassembler cette documentation manuscrite sur la Normandie souterraine, qui sans cela serait perdue à jamais, d’autant plus que les archives patiemment rassemblées par le G.S.M.J.C.H. de 1964 à 1983, ont été dispersées sans vergogne et détruites par les dirigeants inconscients, voire incultes, de la Maison des Jeunes et de la Culture du Havre et de son Groupe Spéléologique, lors de la fermeture de l’établissement à la fin de la décennie 1980. Ils auraient bien pu les proposer aux instances spéléologiques régionales normandes et ainsi faciliter la transmission des connaissances.

Joël Rodet

Docteur d’Etat géomorphologue du karst, Instructeur fédéral de Spéléologie, membre-fondateur du GS-MJC-H (1964-1983).

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