Jean-Claude Frachon (1944-2005)

5 avril 2016, par Joël Rodet
Hommage à Jean-Claude Frachon
Jean-Claude Frachon était une grande personnalité de la spéléologie française, à la réputation plus large que nos frontières. Il a tenu des responsabilités importantes au sein de la Fédération Française de Spéléologie. Aussi, lors de son décès, il m’a été demandé un hommage qui malheureusement n’a pas été publié dans Spelunca comme prévu. Mais le Comité Départemental de Spéléologie du Jura l’a publié sur son site internet. Voici donc la Lettre de Joël Rodet, datée du 27 janvier 2006, rappelant certaines dimensions de cet esprit unique.

La Frach’

J’ai connu La Frach’ il y a bien longtemps, dans les années 1970, je ne sais plus si c’était durant un congrès, une réunion fédérale, je ne sais plus. Ce dont je suis sûr c’est de notre premier contact épistolaire, en 1976, au sujet des premiers siphons normands reconnus, par le biais de sa célèbre "Info-Plongée". Derrière son regard narquois, il y avait du respect et du sentiment. Quand il me parlait de mes "petits trous de merde" de la craie, il y avait de la chaleur humaine. Jean-Claude était un grand moqueur avec un cœur comme ça ! Son cœur était sa faiblesse, et pas seulement dans le sens physiologique. Nous avions en commun une formation universitaire de géographe physicien et longtemps j’ai rêvé pondre un mémoire de maîtrise qui puisse ressembler à sa fameuse étude sur les reculées jurassiennes. C’était un amoureux de la chose bien faite, bien construite, du raisonnement réfléchi, de l’action pensée et intégrée, de la fille belle et intelligente, de la bouteille gouleyante et raffinée, du livre bien fait et bien écrit, de la vraie bouffe respectueuse du corps, et plus que tout de la grotte encore et toujours.

Parlons en de la grotte. C’était vers la fin des années 1980, je lui avais rendu visite dans son nid du pied du Jura, et bien naturellement il m’offrit de me guider dans l’antre précieuse de la reculée de Baume les Messieurs, objet de disputes oniriques et cristallisation d’Iznogoods des ténèbres à andropause intellectuelle subtile. Pour une fois, la raison l’avait emporté sur la connerie et donc j’allais visiter la Borne aux Cassots avec le meilleur guide dont je puisse rêver. Nous arrivons devant l’entrée modeste de cette magnifique grotte et nous nous préparons. Toute la cérémonie traditionnelle de l’habillage, de la mise en route de l’éclairage et, ... "merde, que je suis con, la clé, j’ai oublié la clé !" Ben oui, il fallait une clé pour ouvrir la redoutable porte d’accès. Retourner jusqu’à la maison signifiait renoncer à la grotte car il était prévu une bonne bouffe le soir, et on ne peut pas négliger l’un pour l’autre. Les deux sont nécessaires. Forcer la porte, autant attaquer la Banque de France. Bon, Joël, tu fermes les yeux, je vais tenter l’impensable. Surtout tu le racontes à personne, il en va de ma crédibilité. C’est moi qui ai posé la porte, donc je vais essayer, on ne sait jamais, qu’elle me soit reconnaissante. Et voilà notre Frach’ parti à bricoler je ne sais quoi, je ne sais comment, avec des moyens de fortune, enfoui autour de la fameuse porte ; des bruits, des gémissements, des injonctions dignes d’un Conseil fédéral, une lutte indicible entre la matière et l’esprit. Et soudain la délivrance : ouverte la porte... La grotte fut, la visite fantastique, le partage extra... Epopée inoubliable. Et bien sûr, tout fut remis en place afin qu’aucune trace ne puisse trahir le méfait.

Le soir, assis autour d’une table bien garnie, nous avons ri encore et encore de cet épisode, et je ne sais plus qui fut le plus heureux de cette entorse, Jean-Claude ou l’ami Rémy venu partager la table. Ce dont je me souviens c’est la nouvelle campagne de lutte anti-cons qu’elle déclencha et dont le vainqueur sans contestation aucune fut Jean-Claude, lorsque dans une envolée à la Don Quichotte, il crucifia les cons du monde souterrain d’une cinglante tirade de "je les merde, je les chie, et je les crotte !", avant de recevoir le réconfort de dame bouteille. Seuls les cons ne peuvent pas sentir à quel point tu leur manques, combien tu nous manques déjà...

Joël Rodet

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