El Cerro Benitez

30 octobre 2015, par Joël Rodet
Le Cerro Benitez se développe à une trentaine de kilomètres au nord de la ville de Puerto Natales (Ultima Esperanza). Dans ce massif de conglomérat largement façonné par l’activité glaciaire, des fouilles paléontologiques et archéologiques sont menées depuis plusieurs années par l’Universidad de Magallanes (Punta Arenas). Notre expertise karstologique a été sollicitée pour comprendre et intégrer la dimension karstique et spéléologique, à partir de cavités spectaculaires.
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Les impacts directs et indirects des masses glaciaires et de leurs états-limites (fonte) dans les processus de karstification restent encore méconnus. L’étude du Cerro Benitez, en Patagonie chilienne méridionale, offre l’opportunité de documenter de telles modalités de karstogenèse sous forçage glaciaire.

- Le Cerro Benitez est situé au N-NW de Puerto Natales, dans la région d’Última Esperanza, qui jouxte la face "sous le vent" de la cordillère andine, à environ 50 km au SE du champ de glace sud de Patagonie (Campo de Hielo Sur). Il s’agit d’un petit massif, culminant à 534 m d’altitude, qui se développe dans les conglomérats crétacés de la Formation Cerro Toro. Long d’environ 7 km selon un axe W/E pour 3.5 km de largeur N/S, il est limité au nord par le Lago Sofia. Au sud, il fait face au Seno Última Esperanza, fjord né des glaciers andins pléistocènes.

- Les versants investigués au sud et à l’ouest du massif, ont révélé de nombreuses petites cavités ainsi que trois grottes majeures : 1) la cueva Chica, la plus discrète mais la plus complexe avec 100 m de galeries, 2) la cueva del Medio avec 90 m d’un mono conduit, et 3) la spectaculaire cueva del Milodon avec 200 m de longueur d’une méga galerie, haute de plus de 20 m, pour une largeur pouvant atteindre 80 m. Cette dernière, la plus célèbre, a fait l’objet de plusieurs fouilles archéologiques révélant la présence de la méga-faune éteinte sud-américaine dont le paresseux géant (Mylodon darwini) qui a donné son nom à la cavité.

- Les observations géomorphologiques tendent à montrer que les processus karstogénétiques associés aux écoulements glaciaires sont en grande partie responsables des morphologies actuelles. L’eau de surfusion, au contact glace-roche, froide et sous pression, peut être invoquée dans les phases chimiques et hydrodynamiques affectant l’encaissant conglomératique, avec une dissolution des passées carbonatées de sa matrice, et l’érosion circumglaciaire de la roche. La phase mécanique du creusement intervient lorsque l’eau de fonte recongèle, permettant la mise en place de nouvelles orientations de progression de la glace solide. Ce phénomène expliquerait l’intrusion de glace dans les vides karstiques, les formes sculptées de surfusion et autres petites cavités déjà ouvertes. Leur défonçage découlerait de la poussée glaciaire qui pénètre l’encaissant et le vide souterrain, son calibrage résultant des effets conjoints de l’abrasion et de l’arrachement (plucking). A ces processus s’ajoute une phase thermique lorsque l’eau de porosité et contenue dans les micro-vides gèle, affectant l’encaissant en le fatiguant et in fine contribuant à son démantèlement en combinaison avec les autres phases de creusement.

- La combinaison de ces mécanismes durant la dernière période glaciaire expliquerait le gigantisme de la cueva del Milodon et l’ouverture de certains conduits dans un substrat modestement sensible à la karstification. La diminution du diamètre des conduits des trois grandes cavités, dans le sens de l’écoulement glaciaire principal, traduit un gradient longitudinal du forçage glaciaire et souligne l’influence de la paléomorphologie du Cerro Benitez (effet cap/baie), visible à plusieurs échelles. L’efficience des processus de creusement et l’ampleur du calibrage des cavités semblent dépendre de leur orientation vis-à-vis de l’écoulement glaciaire.

Joël Rodet et Dominique Todisco (2015)


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