Le karst des calcaires tertiaires de la Vallée de l’Eure (Haute Normandie)

30 octobre 2015, par Joël Rodet
The karst of the Eocene limestones of the Eure Valley (Upper Normandy) / O carste dos calcarios eocenos do vale do rio Eure (Alta Normandia)
Les calcaires tertiaires sont peu représentés en Haute Normandie. Cependant ils couvrent un secteur important du sud-est du département de l’Eure, notamment autour de la vallée de l’Eure, depuis le Drouais jusqu’au plateau de Madrie, mais aussi plus au nord, autour de la vallée de l’Epte. C’est dans ce contexte, que récemment nous avons identifié des développements karstiques dont l’accès a été favorisé par une discrète exploitation souterraine de la pierre pour la construction.


Quand la spéléologie normande sort de la craie

La région de Chambray, dans le département de l’Eure, se développe dans une incision profonde creusée dans les formations crayeuses par la rivière Eure. Cependant, les plateaux qui entourent la vallée, offre une remarquable platitude armée par les dépôts éocènes de Madrie et du plateau de Saint André, et en particulier par les calcaires lutétiens. C’est dans ces calcaires, partiellement exploités en carrière dans la Côte aux Anglais, entre Chambray et le hameau de Cocherel, que nous avons inventoriés 16 cavités, certaines franchement karstiques, d’autres vraisemblablement exploitées en carrière, mais toutes avec des parois modelées par l’activité karstique.

Plus de 220 m de conduits ont été topographiés, pour un développement karstique cumulé d’environ 350 m, ce qui donne un développement moyen de 14 m par cavité. La plus petite (cavité n° 4) n’a pas livré un mètre de conduit pénétrable et la plus grande (cavité n° 7) dépasse 55 m d’un labyrinthe largement plus étendu. Quatre cavités offrent un développement intéressant, entre 37 et 55 m. Mais même les plus modestes offrent des informations importantes sur la karstification et l’évolution des calcaires de cette région, à l’image de la cavité n° 8.

- Un rapport vient d’être publié par le CNEK, constituant le n° 21 de la revue Spéléo-Drack . Il s’agit d’un document A4 de 66 pages, en quadrichromie, cédé pour 10 €, plus le port.
- Après un court chapitre portant sur l’historique et la situation de l’ensemble, le corps du rapport est l’inventaire raisonné des seize cavités identifiées, topographiées et décrites.
- Un chapitre y fait suite qui aborde la dimension géologique et géomorphologique de l’ensemble, avec en particulier une belle description de la coupe géologique locale, particulièrement complexe.
- Puis une approche de la Pierre Fortière, dolmen délaissé du rebord de la vallée de l’Eure, rappelle l’importance historique de ce site.
- Enfin, une bibliographie, un glossaire et la liste des 81 figures qui illustrent ce document, viennent compléter cette approche qui devrait servir de modèle à ceux que l’étude et la compréhension des phénomènes souterrains de Normandie, motivent.

C’est le fruit du travail de dix auteurs, membres du CNEK ou étudiants en géologie à l’ UMR 6143 CNRS/Université de Rouen , que Joël Rodet a eu le plaisir d’organiser.

- Disponible depuis juillet 2014 - Available since july 2014 - Disponivel desde julho de 2014


Chambray : des carrières à paroi naturelle dans les calcaires tertiaires

La Haute-Normandie spéléologique est presque toujours associée à son karst de la craie [Rodet, 1992]. En conséquence, nous oublions parfois que la craie n’est pas la seule formation géologique de la région. En effet, le centre du bassin de Paris est constitué de dépôts tertiaires qui recouvrent la marge orientale de la Normandie, notamment sur le plateau de Madrie, entre Seine et Eure. à l’est du département de l’Eure. Ils masquent les dépôts crayeux du Crétacé supérieur qui se développent en-dessous [Bureau de Recherches Géologiques et Minières, 1977]. Ces dépôts tertiaires offrent différents faciès, parmi lesquels ont été identifiés des sables et des calcaires [Mégnein, 1980]. Ces derniers ont été largement exploités et utilisés traditionnellement dans la construction de bâtiments et de murs.

Dans la vallée de l’Eure, principal affluent de rive gauche de la Seine normande, ces calcaires sont perchés au sommet des coteaux dont ils assurent la rigidité et la platitude. Durant de nombreuses décennies, ces affleurements ont été exploités pour la construction, dégageant un front d’exploitation, parfois percé d’une multitude de cavités. C’est le cas à Chambray, quelques kilomètres au nord-ouest de Pacy sur Eure. Les spéléologues normands et franciliens ont largement parcouru ces petits développements souterrains [A.A., 1975], pendant des décennies, sans jamais s’intéresser à leur genèse, rapidement attribuée à l’activité anthropique [Andrieu, 1975]. Ceci s’explique par le fait que les spéléologues recherchent des drains karstiques pénétrables alors que le karstologue s’intéresse à tous les vides naturels, pénétrables ou non, ainsi qu’à leurs traces sur les parois et dans les exploitations anthropiques [Rodet et al., 1987].

Historique de l’étude
- En 2010, La DIREN (actuelle DREAL) entreprend une réflexion sur le patrimoine géologique haut-normand, et fin 2012, le site de Chambray est évoqué dans la réalisation de l’inventaire [Commission Régionale du Patrimoine Géologique de Haute Normandie, 2012], en raison de sa richesse paléontologique. Devant l’intérêt patrimonial de l’ensemble, le CNEK [Centre Normand d’Etude du Karst et des Cavités du Sous-sol, 2015], associé au Laboratoire de Géologie de l’Université de Rouen, entreprend d’évaluer la richesse de la partie souterraine du site. Une équipe de dix intervenants est constituée sous la direction de Joël Rodet, expert-karstologue. Il s’en suit une année de travail et de réflexion sur ce site, afin d’en définir la qualité et son intégration dans l’inventaire régional. Seize petites cavités sont alors situées, topographiées, décrites, conduisant à la publication d’un rapport [Rodet et al., 2014a], disponible auprès du CNEK (contribution aux frais : 10 € + port).

Situation du complexe
- Le site des Côtes ou de la Pierre Fortière, sous lequel s’ouvrent les cavités étudiées, se développe dans la partie haute du versant oriental de la vallée de l’Eure, entre le hameau de Cocherel et le village de Chambray, en rive droite de l’Eure. Les cavités s’ouvrent dans l’à-pic calcaire sommital, juste sous le plateau de Rouvray. Un ancien chemin d’exploitation prend sur la route du bord de l’Eure et s’élève dans le versant, jusqu’au niveau des cavités qu’il longe, avant de rejoindre la route qui mène de Chambray à Rouvray. L’accès le plus commode se fait par la piste d’accès au site de la Pierre Fortière depuis la route de Rouvray. Précisons que sur la carte IGN, la Pierre Fortière est mal située puisqu’il s’agit du point sommital mentionné "125 m" et non pas des carrières de sable de la côte de Rouvray [Institut Géographique National, 2007].

Ce secteur, connu depuis longtemps pour son extraction de matériaux de construction, est l’objet depuis des années, d’activités festives spontanées et de dépôt d’ordures mettant en péril le caractère singulier du site.

Les cavités du complexe
- Notre première démarche, durant l’été 2013, a consisté à repérer les différentes cavités, au nombre de seize, et à les relier par une topographie de surface. Les cavités ont été numérotées, de 1 à 16, dans l’ordre d’apparition en se déplaçant sur le chemin, du nord-ouest vers le sud-est. Puis nous avons exploré et topographié chacune des cavités recensées.

- Les cavités n°1, 2 et 3 forment un complexe de développement réduit, plus intéressant pour sa dimension karstologique que spéléologique. La plus notable des trois cavités est la n° 1. Elle se présente sous la forme d’une petite arche qui traverse l’encaissant sur 4 m, et redonne à l’extérieur, sur un deuxième front de taille largement masqué par un dépotoir. La cavité n° 2 est de dimension très réduite, d’un développement atteignant à peine 3 m pour une hauteur de 0.45 m, accessible uniquement par reptation intégrale. La dernière cavité de cet ensemble, la n° 3, se compose d’un drain principal qui se divise rapidement, avec une hauteur sous voûte de l’ordre de 0.45 m. Cet ensemble est difficilement parcourable, du fait d’un faible développement de drains largement encombrés par un sol terrigène. Le rentrant basal des parois montre que les trois cavités sont le reste d’un ensemble plus conséquent, vraisemblablement démembré par l’activité anthropique.

- La cavité n° 4 s’apparente plus à un abri sous roche comblé par des colluvions et largement exploités par les carriers, qu’à une grotte proprement dite. D’une profondeur d’environ 1.50 m, elle s’ouvre sur environ 8 m de large. En son centre, il est possible de découvrir un drain naturel visible sur 2 m. Fortement encombré par des débris rocheux et végétaux, et par conséquent trop bas de plafond, il ne peut être pénétré en l’état.

- La cavité n° 5 , large de 18 m et de dimension humaine, se présente sous la forme d’un abri sous roche, exploité par les carriers. L’entrée est partiellement obstruée par des éboulis provenant de la voûte, qui forment un petit talus. La partie souterraine semble naturelle. Un conduit apparaît côté ouest de la cavité dans le sous-cavage mais reste largement colmatée par les colluvions. Cette morphologie d’abri-sous-roche, en « demi-drain », se retrouve dans la plupart des grottes karstifiées du pied de falaise de Chambray. Ceci permet d’envisager qu’avant le démantèlement par l’exploitation, il ait pu y avoir un axe sub-parallèle à la vallée et sur lequel venaient se greffer différentes extensions suggérées par les grottes actuelles.

- La cavité n° 6 est composée d’une belle salle ovale, et de quelques développements secondaires peu importants. De grande dimension, cette cavité présente une largeur pouvant dépasser 5 m, une longueur de 9 m et une hauteur sous voûte supérieure à 2 m par endroit. Un bloc de plusieurs dizaines de kilogrammes est positionné au centre de la salle. Cette présence isolée laisse supposer que le bloc provient du plafond. A la suite d’un effondrement, ce bloc est resté en relique, tandis que les autres ont été évacués. Les prémices de drains se distinguent sur les parois mais aucun n’est pénétrable. Cependant, les faciès de karstification sont très présents, notamment de nombreuses alvéoles de dimensions variables. Cette cavité semble avoir été le siège d’une exploitation anthropique, pouvant s’apparenter à une marnière ou une carrière souterraine de moellons, sans que les parois n’en gardent trace. Au contraire, les parois présentent des morphologies d’altération en milieu phréatique et des amorces de drains.

- La cavité n° 7 est la plus importante et certainement la plus remarquable de l’ensemble. Elle est schématiquement constituée de deux salles à la morphologie complexe, reliées par un court drain de dimension humaine. Le développement spéléologique n’est que de 55 m.

La hauteur sous voûte atteint 4 m et il est possible d’observer plusieurs cavités de dimensions plus modestes qui se développent le long des parois. Au niveau de l’entrée Nord, un gros bloc occulte la cavité. Ce bloc calcaire laisse apparaître des formes assimilables à un chenal de voûte. En y regardant de plus près, nous observons que ces formes sont, en réalité, des petits canyons creusés per descensum : le bloc s’est retourné en roulant après sa chute. Les petits canyons observés sur ce bloc sont comparables à ceux des grandes alvéoles à la morphologie complexe situées dans la partie Nord-Est de la grotte. Une marche de plus d’un mètre permet d’y accéder. Elles sont reliées entres elles par de multiples conduits, réalisant un complexe anastomosé. La plus au Sud de ces trois niches présente un creusement de type "canyon" et "ponts calcaires", formes qui ne sont pas sans rappeler celles du gros bloc à l’entrée Nord.

En s’éloignant de ces formes complexes et en longeant la paroi vers le Sud, une perforation d’un mètre de diamètre s’ouvre sur une seconde cavité. A part les impacts d’activités festives contemporaines, aucune trace d’exploitation n’est présente sur les parois de la cavité. On notera cependant, une plate forme dégagée devant le porche d’accès Sud. Celle-ci résulte probablement d’un déblaiement des blocs détachés par effet gravitaire, résultant d’un sous-creusement basal dans les sables, et recul du front d’exploitation. Cette cavité serait, en fait, une cavité karstique sur-calibrée par l’activité anthropique.

- La cavité n° 8 s’apparente à une simple salle de 10 m de longueur, pour une profondeur maximum de 4.50 m. Son entrée est en partie occultée par des blocs rocheux. Comme les cavités précédentes, celle-ci présente des formes typiques d’ennoiement phréatique. Et tout comme dans les autres cavités, une exploitation anthropique y a été possible mais sans laisser de trace sur les parois. A proximité de l’entrée, des drains de type "canyon" témoignent d’une adaptation à un nouveau niveau de base. De même, des remplissages lités sablo-argileux présentent des formes de soutirage et des mécanismes de descente attestant d’une dynamique d’exondation. Le point remarquable de cette cavité-salle est la présence d’auréoles de Liesegang mettant en évidence d’importantes remobilisations géochimiques des minéraux de l’encaissant.

- La cavité n° 9 est une des plus intéressantes du site car elle développe une galerie irrégulière mais de belle dimension, qui relie trois entrées. Elle s’inscrit dans un petit cap qu’elle traverse par une galerie incurvée. Les parois offrent une morphologie d’ordre phréatique alors que l’organisation générale pousse à envisager une origine dans la salle distale et un écoulement sinueux vers l’entrée Sud. La diffluence Nord ressemble d’avantage à une trépanation de la paroi par coalescence des vides proches. Cependant, aucune forme illustrant un écoulement plutôt rapide n’a été mise en évidence. Le développement spéléologique dépasse les 37 m.

- La cavité n° 10 est un vaste abri sous roche de 23 m de longueur pour un rentrant maximum de 4.70 m de profondeur, percé de quelques drains karstiques. L’ensemble de la paroi présente une morphologie karstifiée qui laisse envisager une destruction anthropique d’un ancien drain. De plus, au niveau d’un changement stratigraphique vers le centre du porche, on observe un drain karstique complexe avec des formes verticales et un mini-chenal de voûte.

- La cavité n° 11 n’est qu’une petite cavité oblongue d’une longueur de 5.50 m, dont le sol est en pente vers l’intérieur. Un talus devant le porche renforce l’inclinaison et le sol montre des traces de canalisation du ruissellement depuis l’entrée vers le fond.

- La cavité n° 12 est un ensemble résiduel, constitué d’un abri sous roche d’une longueur de 9.30 m pour un rentrant de 1.50 m, percée de petits drains karstiques, à l’image de la cavité n° 10. La présence de deux petits drains à la morphologie déchiquetée témoigne d’une dynamique lente, de type phréatique.

- La cavité n° 13 est une des plus esthétiques et importantes de l’ensemble. Son entrée à trois porches donne sur un drain unique de belles dimensions (4 m x 2 m) qui s’enfonce d’une vingtaine de mètres jusqu’à une salle distale, à la voûte en dôme, encombrée d’un éboulis sableux. Les parois offrent des morphologies karstiques remarquables, ainsi qu’une richesse paléontologique notable.

- La cavité n° 14 est une toute petite cavité de 1.35 m de hauteur et de 3.50 m de profondeur, s’ouvrant dans un abri sous roche de 6 m de longueur. De petits conduits horizontaux perforent la paroi, mais ne sont pas pénétrables.

- La cavité n° 15 est une des plus intéressantes en raison de l’ambiguïté "cavité naturelle/cavité anthropique" qu’elle illustre. Elle offre des parois naturelles, karstifiées, dont les angles se prolongent en drains impénétrables. Un pilier central soutient la voûte et permet une distribution spatiale comparable à celle d’une marnière. Assurément, il s’agit de la cavité la plus karstifiée et en même temps, de celle qui ressemble le plus à une cavité artificielle.

- La cavité n° 16 est une petite cavité entièrement naturelle, agencée sur une fissure. Son porche large de 2 m pour 2.50 m de hauteur, donne accès sur un conduit de 3.20 m de longueur, qui se pince et se réduit à un petit drain de 0.5 m x 0.3 m. Cette cavité illustre une phase phréatique dans sa partie haute, soulignée par un abaissement du niveau de base. Les formes caractéristiques accompagnent ces phases successives.

- Le site n’offre aucune grotte digne d’une expédition spéléologique. Sur les 16 cavités répertoriées, le plus grand développement atteint à peine 55 m et l’éclairage n’y est pas obligatoire. Aucune verticale ne nécessite un équipement. Il s’agit de petites cavités facilement parcourables, un peu trop peut-être, aux vues des traces laissées par des visites inappropriées.
- L’ensemble cumule un peu plus de 220 m de développement, à savoir une moyenne de 14 m par cavité. Non, l’intérêt ne réside pas dans son exploration spéléologique, mais bien plutôt dans sa signification géomorphologique. En effet, le site a la réputation d’être une ancienne exploitation de matériaux de construction, et les cavités, des carrières souterraines [Audam, 2010]. Et c’est là que se trouve toute l’originalité du site : nous avons recherché les traces des outils d’exploitation sur les parois des cavités et... nous ne les avons pas trouvées !

Contexte géologique
- Le secteur de Chambray est réputé pour son gisement fossilifère de l’Eocène, particulièrement parcouru dans les sablières voisines qui recoupent l’Yprésien [Doré et al., 1977]. Les cavités souterraines se développent dans les calcaires du Lutétien, au contact des sables yprésiens qui semblent constituer un niveau de base. D’ailleurs, les sondages réalisés au sol des cavités ont tous été creusés dans les sables yprésiens.

- La stratigraphie du Lutétien est assez complexe en raison de la succession de niveaux calcaires peu épais, à faciès variés, déposés pendant une transgression marine datée de 47.8 à 41.3 Ma (millions d’années) [Cohen et al., 2012]. Deux coupes géologiques ont été levées, une dans les sables yprésiens sous-jacents, l’autre dans les calcaires lutétiens. Elles viennent confirmer les travaux anciens de Chédeville [1897], tout en les précisant.
- La première, dans les carrières de sable, montre au contact calcaire/sable, une concentration de dents de squales et de galets, localement associée à un niveau d’argile brune qui peut être interprété comme un niveau résiduel d’altération des niveaux calcaires. Cette concentration laisse penser qu’une épaisseur conséquente de calcaires a été dissoute, et donc que la série calcaire, du moins dans sa partie basale, a été ennoyée.
- Quant à la série calcaire, la coupe a été levée autour de la cavité n° 7, complétée par des observations dans les autres cavités. Elle représente une puissance totale de plus de 17 m. La lecture de la partie sommitale est délicate en raison de la couverture de débris qui nappe la rupture de pente, et de la végétation. Ces 17 m présentent une grande variation lithologique de dépôts essentiellement carbonatés qui rendent l’ensemble sensible à l’altération et à la karstification. Cette grande variation renforce aussi l’aspect sculpté des parois que hache un réseau tectonique dense. L’ensemble est paléontologiquement riche [Pacaud et al., 2012] et offre quelques fossiles spectaculaires [Merle, 2008 ; Sopéna, 2011].

La genèse des cavités souterraines
- Des "carrières aux parois naturelles", voilà une expression très paradoxale [Rodet et al., 2014b]. Mais l’utilisation de cet oxymore n’est pas anodine. Comment des carrières, illustrant une activité anthropique, peuvent-elles avoir des parois naturelles, autrement dit avoir été creusées par les agents de l’érosion ? Il s’agit de la question la plus importante soulevée par le site de Chambray.

- Dans l’adage local, les cavités de Chambray sont désignées comme carrières, mais, aucune trace sur les parois des cavités ne l’atteste. Cependant le chemin d’exploitation et les plates formes dégagées devant les cavités répondent à la fonction de carrière. Si les parois n’offrent qu’une morphologie karstifiée, c’est que l’exploitation a dû se résumer à l’extraction des blocs effondrés, plutôt qu’au creusement de carrières souterraines. La qualité hachée de l’encaissant, tectonisé et karstifié, ne produit que des moellons et des plaquettes, ce que confirment les constructions alentours, mais aucun matériau de grand volume. La base sableuse, présente dans les cavités, est facilement creusée et permet de suspendre les blocs calcaires qui se détachent alors sous leur propre poids. Les sondages réalisés dans les cavités ont mis en évidence le remaniement des formations sableuses, avec notamment des traces de foyer et des produits anthropiques (chaussure, etc.), ce qui appuie notre hypothèse. Cette méthode explique l’absence de traces d’exploitation sur les parois. Cette hypothèse a depuis été confirmée par la lecture d’un article de Chédeville [1897, p. 112] qui décrit la technique utilisée.

- Les formes à la voûte et sur les parois sont de deux ordres : essentiellement des formes d’altération, de type karstique, et quelques surfaces d’arrachement ou d’effondrement. L’impact karstique sur les parois est évident. Cependant, l’essentiel des formes n’offre pas d’organisation de drainage. Les drains à circulation hydrodynamique concentrée sont de dimension réduite, impénétrables, avec parfois des comblements sédimentaires. Le plus souvent, il s’agit d’entailles verticales, à la base de la zone karstifiée, soulignant des effets de fuite vers un niveau de base inférieur [Renault, 1967-1969].
- De l’examen des parois des cavités, il ressort qu’il n’y a pas de trace d’exploitation anthropique, que les limites des cavités sont naturelles, avec des morphologies karstifiées de deux types.
- Le premier type, largement majoritaire, offre des formes non organisées, à impact de drainage extrêmement réduit, associées généralement à des milieux d’ennoiement, de type phréatique, sans circulation concentrée rapide. Le gradient hydraulique est réduit. L’essentiel est du genre battement du toit de l’encaissant, en fonction des apports (précipitations) et des évacuations (écoulement lent vers un aval, prélèvement climatique par pompage physique ou biologique).
- Le second type, beaucoup plus réduit en fréquence, en espace, et assurément en temps, se développe en périphérie du réservoir souterrain, pour partie dans les parties hautes (introductions partiellement concentrées dans les voûtes), mais surtout à la base et en périphérie, soulignant un abaissement soudain et conséquent du niveau de base, générant un dénoiement du réservoir et l’évacuation concentrée de l’aquifère par des formes d’entaille, de rigole et de chenaux dans lesquels, l’eau s’écoule rapidement, et selon un mode concentré, en direction du bas du massif. Ce dernier type illustre des écoulements à dynamique syngénétique [Renault, 1967-1969].

Cette opposition morphodynamique souligne assurément un contraste fort dans l’évolution du relief régional.

Et leur signification géomorphologique régionale
- Les formes karstiques de ces cavités soulèvent la question du contexte de leur genèse. En effet, avant l’incision de la vallée de l’Eure, le plateau n’est encore qu’une plaine légèrement émergée, sans aucune entaille, comme l’illustre l’épandage des Sables de Lozère [Mégnien, 1980]. Le drainage est essentiellement superficiel, et l’absence d’un gradient hydraulique n’autorise pas une attaque différentielle de l’encaissant par l’altération superficielle (1). Il n’y a donc pas de karstification de l’encaissant. Il faut donc envisager une certaine surrection de la plaine pour permettre la mise en place d’un aquifère phréatique sous ce qui deviendra un plateau. Cela est possible au cours du Pléistocène inférieur.

Dans les calcaires de Chambray, deux types de morphologie karstique s’opposent.
- Le premier type, phréatique , traduit un gradient hydraulique réduit qui n’est pas compatible avec l’incision actuelle de la Vallée de l’Eure. Ce mécanisme repose sur l’existence d’un aquifère présent dans les sables yprésiens et dont le toit ou la surface viendrait battre dans les calcaires. Ce battement est suggéré par le niveau altéré au contact calcaires/sables. Il signifie que l’aquifère est contenu sous le plateau, sans fuite périphérique conséquente. Donc, il n’y a pas de vallée profonde à proximité, et on doit envisager que la vallée de l’Eure n’offre alors qu’une légère entaille dans les plateaux normands (2).
- Le second type, à tendance vadose , est moins représenté sur le site. Il accompagne un abaissement du niveau de base, entraînant un écoulement concentré et rapide dont le creusement en gorge étroite et profonde répond à un effet de descente. Cette dynamique souligne un effet d’exondation des cavités phréatiques, et la fossilisation du réservoir phréatique. Ceci signifie que l’aquifère s’échappe rapidement du plateau (effet de vidange), vers un nouveau réservoir situé plus bas. On est tenté de rapprocher ce phénomène, de la phase d’incision majeure de la vallée de l’Eure, en dessous des formations yprésiennes, atteignant vraisemblablement le substrat crayeux.

- Aujourd’hui, le plateau de Rouvray domine le talweg de l’Eure de près de 90 m, suspendant la table calcaire lutétienne haut au-dessus du fond de la vallée. Cette profonde entaille s’est inscrite dans les formations crayeuses du Crétacé supérieur, après avoir traversé les dépôts tertiaires. On peut légitimement envisager que le creusement de cette dépression ait pu vidanger l’aquifère phréatique des calcaires lutétiens. En conséquence, l’enfoncement de l’entaille de l’Eure aurait entraîné le creusement des drains vadoses.
- La vallée de la Seine et ses principaux affluents, dont l’Eure, s’est fortement incisée à la rupture Pléistocène inférieur/Pléistocène moyen, il y a environ 800.000 ans. C’est donc dans cette même période que le karst de Chambray a pu se fossiliser, au profit d’un nouvel aquifère, puissant, installé dans les formations crayeuses, ce dernier affleurant dans la vallée, et accompagnant le drainage superficiel de l’Eure. L’érosion superficielle accompagnant le creusement et le calibrage de la vallée de l’Eure recoupe, certainement, plusieurs drains qui, beaucoup plus tard, attireront les carriers (3).
- Cela signifie que deux aquifères différents ont baigné le plateau de Madrie. L’aquifère crayeux, généralement karstifié, n’a pas été étudié sous cet aspect dans le secteur de Chambray, mais il constitue l’actuel niveau de base régional.

En guise de conclusion
- L’étude des grottes de Chambray n’a pas révélé d’importants développements souterrains, mais elle a mis en évidence un type particulier d’exploitation souterraine, résultant en un modèle de cavité unique, des "carrières naturelles". Ces cavités présentent donc un intérêt scientifique et historique notable. A notre connaissance, il s’agit des premières cavités karstiques pénétrables dans les formations tertiaires de Normandie. Cet exemple ouvre un nouveau champ d’investigation thématique et spatiale aux chercheurs normands et franciliens. Après la découverte du karst de la craie normande, si longtemps controversé, le karst des calcaires tertiaires normands démontre son intérêt.
- Cet ensemble, de grande valeur patrimoniale, est extrêmement facile d’accès et donc menacé par la proximité de grandes agglomérations, notamment de Paris. Il faut espérer que ce site soit préservé et qu’il conserve sa richesse scientifique et culturelle.

Les intervenants de cette étude
- Alessandra Mendès Carvalho, Antonin Bret, Caroline Fournial, Jean-Claude Staigre, Jean-Luc Audam, Joël Rodet, Laure Cottard, Léolo Schwarz, Letícia Mara Almeida et Stéphane Chédeville, tous membres du CNEK et/ou de l’UMR 6143 CNRS, Laboratoire de Géologie de l’Université de Rouen. C’est en leur nom qu’est publié cet article.

Bibliographie
- A.A. (1975). Compte rendu d’activités du Spéléo-Club de l’Eure. Spéléo-27 , 4, p. 3-7 (voir p. 5).
- Andrieu P. (1975). Inventaire spéléologique de l’Eure (suite). Spéléo-27 , 4, p. 10-12 (voir p. 10).
-  Audam J.-L. (2010). Les carrières souterraines de Haute-Normandie. Spéléo-Drack , 19, 62 p. [0224-1749].
- Bureau de Recherches Géologiques et Minières (1977). Evreux . Carte géologique 1/50.000, n° 150, BRGM [ISBN 2-7159-1150-5]
- Centre Normand d’Etude du Karst et des Cavités du Sous-sol (2015). site internet créé en octobre 2007 :
- Chédeville P.J. (1897). Géologie et paléontologie des environs de Pacy sur Eure - description des gisements fossilifères. Bulletin de la Société d’Etude des Sciences Naturelles d’Elbeuf , imp. Allain, 12e année, 1er-2e semestres 1896 : 93-119 (voir p. 112).
- Cohen K.M., Finney S., Gibbard P.L. (2012). International chronostratigraphic chart . International Commission on Stratigraphy, IUGS.
- Commission Régionale du Patrimoine Géologique de Haute Normandie (2012). Fiche HNO-007, carrière de sable cuisien (Yprésien supérieur et calcaire lutétien de Chambray , igéotype HNO-0007. CRPG, DREAL, Rouen.
- Doré F., Juignet P., Larsonneur C., Pareyn C., Rioult M. - org. (1977). Normandie . Masson, Les guides géologiques régionaux, 207 p. (voir p. 184).
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Caroline Fournial et Joel Rodet (2015)

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