La Risle fuit le soleil

24 octobre 2012, par Joël Rodet
La Risle entièrement bue par une bétoire à Ajou/La Houssaye (Eure)
La Risle est un des cours d’eau issus du Perche, qui s’écoule vers la Seine et la Manche. Dans leur traversée de la moitié méridionale du département de l’Eure, ces rivières sont suspendues plusieurs mètres au dessus de la nappe aquifère, ce qui génère des pertes, à l’image du célèbre "Sec-Iton". C’est ce que vient de subir la Risle entre Ajou et Grosley.

La Risle se perd dans le sous-sol

- Samedi 28 juillet 2012, entre 13 et 16 h, la Risle a disparu, s’engouffrant entièrement dans une bétoire ouverte dans son lit, à la limite des communes d’Ajou et de La Houssaye, en aval de La Ferrière sur Risle. La presse locale s’en est fait largement l’écho. Désormais, sur plus de 12 km, la Risle ressemble au Sec-Iton.

- La perte, spectaculaire, est interdite d’accès pour des raisons de sécurité et de responsabilité. Nous insistons sur le fait qu’en raison des risques objectifs et subjectifs, l’accès au site est légalement interdit, et les forces de sécurité veillent au respect de cette règlementation d’exception. Il est donc inutile de programmer une visite des lieux.

- Afin de déterminer d’éventuelles conséquences sur les captages AEP (alimentation en eau potable), le Laboratoire de Géologie de l’Université de Rouen a réalisé le 2 août 2012, une opération de traçage. Le traçage s’est révélé positif aux sources de la pisciculture et des ballastières SNCF ainsi qu’aux sources de la Bave, sur la commune de Beaumont-le-Roger. La vitesse de transmission du traceur est de l’ordre de 200 m/h, conforme à ce qui avait été mesuré, il y a quelques dizaines d’années, lors des opérations de traçage de cette section du cours d’eau. L’étude est en cours.

- Lundi 27 août, un mois après l’accident hydrologique, une nouvelle visite de contrôle, afin de suivre l’évolution du phénomène, nous a montré que :
- les Autorités ont décidé du creusement d’un canal de contournement, afin de réalimenter le lit en aval de la perte,
- une échelle limnigraphique a été installée en amont de la perte afin de suivre la variation du débit,
- la perte a beaucoup évoluée et ne subsiste que la lèvre amont de l’effondrement. La perte semble saturée et l’écoulement déborde vers l’aval, rendant inutile, pour le moment, l’ouverture du canal de dérivation. Cette saturation, en l’absence d’une augmentation conséquente du débit de la Risle en amont, semble imputable au comblement partiel du drain de perte par les matériaux solides introduits (débris terrigènes et biologiques) par la dynamique de l’écoulement. Cette situation est temporaire et peut se confirmer dans les semaines et mois à venir, tout comme la tendance pourrait s’inverser, en fonction des variations du débit et de l’organisation du drainage karstique. Le suivi de cette évolution est donc de première importance afin de rechercher la réponse technique qu’il conviendra d’appliquer en fonction des objectifs que les pouvoirs publics dégageront.

- Jeudi 13 septembre, une troisième visite confirme la saturation de la perte. Bien qu’il semble que le débit global de la rivière ait diminué, la perte absorbe moins et le débordement est bien établi. La perte est entièrement ennoyée.

- Il pleut en cette fin septembre, et le débit de la Risle gonfle rapidement. Dans la nuit du 26 au 27, la perte se vidange et laisse apparaître une profondeur d’une dizaine de mètres dans laquelle chute la rivière.

- Dans les jours qui suivent, la crue sature de nouveau la perte qui absorbe 1.200 l/s, tandis que 2.400 l/s parcourent le lit superficiel jusqu’à Grosley et les sources.

- Mardi 23 octobre, une quatrième visite permet l’observation de la Risle en crue. Au Val Gallerand, le cours déborde de son lit, par endroits. A La Houssaye/Ajou, la Risle offre un débit proche de 4 m3/s. La perte a disparu sous le flot, ce qui ne l’empêche pas de fonctionner, mais il n’est pas possible (sans mesures de débit) d’évaluer la contribution de la rivière au drain souterrain ou inversement. Ce que nous savons est que le drainage souterrain a un potentiel supérieur à 2 m3/s. Nous savons aussi que d’autres pertes fonctionnent dans le lit. Certaines ont été mises en évidence par traçage, dès Naufles-Auvergny, voire à Rugles, d’autres entre Ajou et la perte de 2012. Sous un tel débit, bien évidemment, le chenal creusé dans l’herbage voisin fonctionne à plein régime, et on ne devrait pas tarder à mesurer l’incidence de cette ouverture sur la stabilité des berges du cours d’eau... Affaire à suivre...

- Affaire suivie par la Sous-Préfecture de Bernay et un Comité Technique constitué de l’Agence de l’Eau Seine-Normandie et la DREAL de Haute-Normandie, avec les services techniques du Département de l’Eure, le BRGM et le Laboratoire de Géologie de l’Université de Rouen (UMR 6143 CNRS). Un Observatoire de la Risle devrait permettre d’acquérir les données nécessaires à une surveillance et à une gestion raisonnable de cette partie médiane du cours d’eau qui n’a certainement pas fini de manifester spectaculairement son évolution géomorphologique contrastée.

Pourquoi la Risle fuit-elle le soleil ?

- Ce phénomène de perte totale (parfois partielle) est inscrit dans l’évolution naturelle des cours d’eaux exogènes, qui traversent les plateaux calcaires, à l’image des plateaux des Causses du Quercy ou de la région des "Grands Causses" (Causses Noir, Méjean, Larzac, etc.). Cette évolution s’explique par la suspension de l’écoulement épigé au dessus de l’aquifère souterrain, souvent généré par le colmatage et l’imperméabilisation du lit par les éléments argileux apportés par le cours d’eau. A échéance, l’érosion mécanique et les échanges géochimiques (altération) permettent des fuites de l’écoulement de surface vers l’aquifère souterrain, qui vont en s’amplifiant jusqu’à la capture soudaine et totale de l’écoulement de surface. Le débit introduit dans la bétoire d’Ajou a été estimé à 400 l/s, ce qui loin d’être marginal.

- Une étude que nous avions menée au début des années 1980, nous avait révélée une suspention du lit de la Risle, dans ce secteur d’Ajou/La Houssaye. Au Moulin Chapelle, nous avions mesuré un décrochement de 13 m au dessus de la nappe aquifère. Vraisemblablement, cet aquifère est parcouru par des écoulements karstiques rapides, supérieurs à 200 m/h. Une exploration spéléologique des puits de ce secteur, avec un équipement de plongée autonome, permettrait de vérifier cette dimension.

- L’examen du lit du cours d’eau, entre La Ferrière sur Risle et Grosley sur Risle, nous montre que d’autres pertes affectent le lit. Les pertes du Val Gallerand sont connues, pour certaines, depuis longtemps. D’autres semblent très récentes. Généralement, elles se présentent sous forme d’une dépression de type "doline", mais peuvent aussi s’exprimer sous la forme d’un effondrement. Dans la partie drainée, elles peuvent se manifester par une accélération locale de la vitesse du courant qui s’oriente alors vers un point animé par un tourbillon en surface.
- Il est donc certain que la Risle connaîtra dans un futur qui pourrait être proche, de nouveaux épisodes de perte qui viendront bouleverser la tranquillité bucolique de cette verte vallée.

- A ceux qui voudraient mieux comprendre le contexte géomorphologique et karstologique de cet accident de drainage, nous conseillons la consultation du livre de J. Rodet (1992), La craie et ses karsts, et en particulier celle des pages 194 à 198.

traçage de la nouvelle perte (cl. J. Rodet)

traçage de la perte dans laquelle la Risle se perd totalement dans le sous-sol (cliché J. Rodet)

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