Helena David (1955-2010)

27 décembre 2010, par Joël Rodet
spéléologue brésilienne, restauratrice en art rupestre
Pilier de la spéléologie mineira, Helena David était une restauratrice hors pair d’art rupestre au Brésil. Sa grande culture et sa formation linguistique en faisaient un personnage incontournable de la production spéléologique brésilienne. Elle était vice-présidente de l’Instituto do Carste et rédactrice de la revue O Carste, mais plus que tout cela, elle était ma grande et fidèle Amie.


- Semaine sainte 1992, c’est mon premier séjour à Belo Horizonte (Minas Gerais, Brésil). Un soir, grâce à Luis Beethoven Pilo, je suis convié à une petite fête du Grupo Bambui de Pesquisas Espeleologicas (GBPE), chez Augusto Auler. Hormis Beethoven, rencontré quelques jours auparavant, je ne connais encore personne. Là, au milieu d’une foule de spéléologues mineiros, règne une femme alerte et dynamique, à la voix puissante : je viens de rencontrer Helena David.
- Trois grandes caractéristiques me frappent alors. La première est physique : la longue chevelure de feu qui amplifie chacun des mouvements de cette spéléologue passionnée. La deuxième est la maîtrise culinaire de cette femme enjouée et expressive. La troisième, supérieure à toutes les autres, est la forte personnalité qui déborde à chaque opportunité, avec générosité et gourmandise. La rencontre n’a duré que quelques heures et j’ignorais alors que commençait pour 18 ans, l’une de mes plus belles aventures sentimentales.

- En juillet 1993, je suis de retour à Belo Horizonte. Je retrouve Helena quelques jours plus tard, au Congresso Nacional de Espeleologia de Montes Claros, sa ville natale. Son arrivée restera gravée à jamais dans ma mémoire : elle est apparue au volant de sa célèbre "Voyage", au bas de la descente de la route de Belo Horizonte, où nous attendions plusieurs membres du GBPE. La rentrée dans Montes Claros est mémorable et digne d’un "Bullit" local. Désormais, et pour de nombreuses années, je baptiserai Helena de "Calamity Jane".
- Notre première cavité est la Lapa Claudinha, dont la morphologie variée et spectaculaire favorise les échanges. D’autres suivront pendant ce congrès et après. J’intègre dès lors le GBPE et Helena devient très rapidement ma grande amie, mon répondant privilégié dans la dynamique association. Son appartement de la Rua Florida est une plaque tournante et devient mon point de chute mineiro.

- 1994 s’annonce comme une grande année, avec la réalisation de l’expédition franco-brésilienne "Goias-94", à Sao Domingos, ponctuée de découvertes spectaculaires mais aussi de la très douloureuse perte accidentelle de Patricia Mendonça, dont nous portons encore les stigmates. Cette rencontre est l’occasion pour la plutôt nationaliste et profondément mineira Helena, de s’ouvrir avec bonheur à l’internationalisation... Elle s’essaie même à la langue française, avec une certaine réussite. Insidieusement, sans le faire exprès, Helena est désormais ma soeur de coeur. Et en 1995, bien malgré elle, elle jouera un rôle majeur dans ma rencontre avec celle qui deviendra mon épouse, dans le site majestueux du Peruaçu.

- Au début des années 2000, s’annonce l’épopée de "l’Atlas do Janelao", pour lequel, elle assure la traduction portugaise de presque tout l’ouvrage. C’est sa première visite en Normandie et sa sensibilité artistique sera comblée, entre l’architecture médiévale du centre historique de Rouen et le grandiose, froid et humide volume des carrières souterraines de Caumont. Elle sillonne alors la France, de la Normandie à la Bourgogne, en passant par le Périgord, en compagnie des "Chabert", autres grandes figures de la spéléologie brésilienne.

- En 2005, récemment installée à Valencia (Espagne), elle vient passer l’été à Rouen, pour aider et partager. C’est le démarrage des grands travaux de transformation de notre maison, mais c’est aussi et surtout la grande phase de rédaction de la thèse d’archéologie de Maria Jacqueline : le jour nous construisons la maison, la nuit nous corrigeons la production journalière de la doctorante. En août, nous faisons une belle coupure de 3 semaines en Grèce, avec un grand tour des poljes de Crête et du Péloponnèse, avant de participer activement au 14ème Congrès International de Spéléologie à Kalamos. La qualité de son travail - la restauration des peintures de la Lapa do Balet (karst de Lagoa Santa, Minas Gerais) - sera récompensée par l’attribution du premier prix des posters ! Belle reconnaissance internationale... Fin 2006, accompagnée de sa soeur Celina, elle nous accompagne dans une belle visite guidée par Luc Willems, de la région de Liège (Belgique), avant de revenir à Rouen, célébrer le nouvel an 2007.

- En 2004, à presque 50 ans, Helena se lance un défi fou, l’aventure courageuse et inhabituelle de la recherche scientifique : elle entame un doctorat à l’Universidad Politecnica de Valencia (Espagne) sur la protection et la restauration des peintures rupestres, travail qu’elle mènera à bien en 2008, avant de rentrer à Belo Horizonte où, en 2009, elle réussit le concours de professeur de l’UFMG, auprès du CECOR, à la faculté des Beaux Arts. Ne nous y trompons pas : sa gentillesse et sa convivialité masquaient un esprit scientifique rigoureux. Elle était devenue, à force d’intelligence, de courage et d’abnégation, l’un des rares et meilleurs restaurateurs d’art rupestre du Brésil, voire d’Amérique du Sud, à la culture profonde et à l’expérience ouverte. D’ailleurs, sa directrice et amie Bethânia me confiait en mai dernier qu’elle espérait voir Helena lui succéder à la direction du CECOR. Bel hommage confirmé par l’attribution de son nom à la bibliothèque de cet institut !

- Helena était un pilier de la spéléologie brésilienne. Quand elle adhère à une idée, elle s’y investie corps et âme. Dès son intégration, elle participe activement au GBPE, et à sa belle revue O Carste, dans laquelle sa solide formation linguistique s’exprime à merveille. Au début des années 2000, elle rejoint la Redespeleo Brasil et s’implique très fortement dans le congrès scientifique "Carste-2004" de Belo Horizonte, un grand succès aux actes malheureusement inédits. Puis elle contribue à l’émergence de l’Instituto do Carste dont elle était le vice-président fondateur, aux côté de l’infatigable et incontournable Augusto Auler.

- En août 2009, elle devait nous accompagner, Augusto, Luc Willems et moi-même, dans une superbe mission au nord de Minas Gerais et à Bahia, mais au dernier moment, elle a dû renoncer, les prémices d’une maladie qu’elle ignorait, se faisant sentir. Je la retrouve début avril 2010 : elle sort de trois longues et éprouvantes périodes de chimiothérapie. Elle est en forme, se sentant bien, tant qu’elle envisage de reprendre ses cours à la faculté des Beaux Arts, et qu’elle achète une voiture neuve. Je la quitte le 24 avril pour une mission à Salvador. A mon retour, le 1er mai, elle souffre de nouveau et doit retourner en consultation à l’hôpital. Je passe le dimanche 2 mai avec elle. Les douleurs la réveillent la nuit et elle essaie de récupérer durant la journée. Généreuse jusqu’au bout, elle s’excuse de ne pas se soucier davantage de mes problèmes ! Je suis très inquiet. Puis le lendemain, elle est internée. Je ne peux plus communiquer directement et donc ce sont son fils Pedro ou sa soeur Celina qui font l’intermédiaire. Le vendredi 7 au matin, je pars en mission pour Cuiaba, dans le Mato Grosso. C’est là, au milieu des rochers et des grottes de la Chapada dos Guimaraes dans lesquels elle aurait voulu m’accompagner, qu’un e-mail de Augusto m’annonce sa fin le samedi 8 mai.

Cette nuit, je regardais par la fenêtre, une belle lune à la longue chevelure rousse voyageant au dessus des montagnes de Savoie. Assurément, c’était l’esprit de Helena qui me rejoignait dans ce voyage alpin que nous nous étions promis de réaliser ensemble.

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Helena en 2007 (cl. P. David)
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