B- Le bassin carrier de Caumont (Eure, France)

26 janvier 2008, par Jean-Luc Audam
Situé à une vingtaine de kilomètres en aval de Rouen, en bordure de Seine, le bassin carrier de Caumont représente un site fondamental pour l’étude des creusements artificiels dans la craie de Normandie. Curieusement, il a été très peu étudié malgré une renommée et une fréquentation importante depuis plusieurs siècles.

Nous considérerons comme "bassin carrier" de Caumont, l’indentité géographique et géologique locale qui a fourni la pierre de même nature, de même qualité, et exploitée de la même façon. Ce bassin s’étend, en partant de l’aval de la Seine vers l’amont : sur la commune de Mauny (Seine Maritime), qui donna le premier nom à la pierre du bassin : la Pierre du Val des Leux (vallée des loups), et celle de Caumont (Eure), où sont les plus grandes carrières. Plus récemment, au 20ème Siècle, l’exploitation se déplaça sur la commune de la Bouille (Seine Maritime).

Le nom carrière ; vient du latin « quadrus » ; carré. C’est un endroit où l’on exploite des produits minéraux ni métalliques ni carbonifères (mines), et en particulier des roches propres à la construction. Le nom de craie ; venant du latin « creta » ; roche peu cohérente. La craie est une roche sédimentaire composée de débris calcaires d’origine organique (squelettes d’algues planctoniques microscopiques et de foraminifères détritiques) faiblement soudés à des micrograins par un ciment calcaire.

La pierre de Caumont est une craie (Crétacé supérieur) grisâtre à grain fin, renfermant des strates et des rognons de silex, qui était exploitée en galeries souterraines.

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1 - Historique du bassin carrier de Caumont

On ne peut pas donner avec certitude, une date pour la première implantation de carrière sur le site, mais il est certain que dès l’époque néolithique (-2500 ans), une population s’est installée dans la région de Caumont, ce qu’illustre l’allée couverte de la Vente des Forts à Mauny. A Rouen, le premier pont en pierre fut construit à l’instigation de l’Impératrice Mathide, petite fille de Guillaume le Conquérant, à la fin du 11ème Siècle.

Lorsqu’à partir du 16ème Siècle, la bourgeoisie s’enhardit à construire en pierre, elle utilise ce matériau pour tout le rez-de-chaussée jusqu’au premier étage, quelquefois pour toute la facade du côté rue [Quennedey,1926. L’habitation rouennaise, Rouen]. Jusqu’à cette époque, la diffusion et l’emploi de la pierre a donc une portée limitée, puisqu’elle ne concerne que les bâtiments publics.

On trouve de la pierre du Val des Leux et de Caumont dans tous les édifices du Rouen médiéval : ainsi le bâtiment du 11ème Siècle, récemment découvert dans le Clos aux Juifs, fut-il entièrement élevé en pierre du Val des Leux. La très belle qualité de la pierre utilisée, sans silex, permet de supposer qu’elle était extraite du Gros Lien.

Elle fut exploitée jusqu’en 1928, dans de nombreuses carrières de la rive gauche de la Seine. Les carrières d’extraction sont d’une importance très inégale, et certaines se rattachent à d’anciens champs d’exploitation très vaste (plusieurs ha). Les entrées des carrières s’ouvrent à la base de la côte, au niveau du chemin de halage longeant la Seine.

Les premières carrières ouvertes sur le site du bassin carrier de Caumont, furent sans aucun doute sur la commune de Mauny, près du lieu-dit « Val des Leux ». En effet, le nom de « Pierre du Val des Leux » est devenue « Pierre de Caumont » vraisemblablement vers le 16ème Siècle. Au fur et à mesure de l’exploitation des carrières, les galeries, devenant trop profondes, se déplacèrent vers l’amont de la Seine, sur Caumont, jusqu’à La Bouille.

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2 - La géologie du carrier

2.1 - Les banc de pierre de Caumont

La masse exploitée, de 7 m de hauteur, était répartie en 10 bancs, allant de 0.20 m à 1.20 m d’épaisseur [1976, Essai de nomenclature…] :

1 – Sous-Chef ou Brouas : hauteur 1.20 m. Le banc de "Sous-Chef" était essentiellement exploité pour pouvoir pénétrer dans le massif, dégager une première galerie. C’est de la pierre tendre ne donnant que des déblais.

2 – Petit Sous-Chef : hauteur 0.50 m. C’est un banc de pierre dure. Utilisé pour faire de simples blocs, il était extrait bien souvent en même temps que le "Sous-Chef".

3 – Gros Lien : hauteur 1.00 m. D’un grain très dur sur une partie de sa hauteur et plus tendre dans le dessus, il fournit une pierre difficile à travailler, contenant quelques silex. Cependant cette pierre, par sa dureté, pouvait être employée dans les soubassements et les socles, les parements unis, les marches, les seuils.

4 – Petit Gros Lien : hauteur 0.50 m. Il ne donnait que des petits blocs de pierre, car ce banc est limité par une chaîne de cailloux siliceux de 20 cm d’épaisseur.

5 – Franc Banc Dur : hauteur 0.40 m. Le "Franc Banc Dur" était généralement exploité pour faire les piliers intérieurs des monuments et pour les meneaux. Il contient quelques silex épars.

6 – Franc Banc : hauteur 0.40 m. On en tirait une pierre assez dure dont le grain n’est pas très fin. Il ressemble beaucoup à certaines pierres de Vernon qui se trouvent à l’entrée des carrières et contiennent quelques silex.

7 – Petite Hauteur ou Gressain : hauteur 0.50 m. Donne une pierre de bonne qualité, qui est tendre, très blanche, gélive, avec très peu de silex. Elle n’est employée que pour les intérieurs des monuments.

8- Etanfiche ou Etan-Fiche ou Libage : hauteur 0.90 m. De médiocre qualité, peu exploité, ce banc de pierre fournit des pierres pleines de silex, de galles dures à côté de parties tendres. Ce terme de "Libage" est cependant employé dans beaucoup de carrières pour désigner la pierre de qualité inférieure.

9 – Hauteur Brune ou Rouge : hauteur 0.80 m. Renferme beaucoup de silex, ce qui rend la pierre extraite difficile à dédoubler à la scie. Ce banc de pierre donnait une pierre dure que l’on employait dans les gros-œuvres.

10 – Hauteur Grise ou Liais de Caumont : hauteur 0.90 m. Très variable en épaisseur et en qualité, ce banc possède de nombreux silex, il était peu exploité. Dans certaines carrières de Caumont, ce banc était de bonne qualité : pierre dure, fine, égale, très belle. On l’appelait le "Liais de Caumont", mais sa hauteur était de 35-40 cm.

Ces derniers bancs (8-9-10), extraits jusqu’au 19ème Siècle et peu employés en construction, servaient seulement à faire des "blocs marchant". Ils servaient au lestage des navires à voiles et à faire de la pierre à brûler (chaux).

Dans le cadre de l’enquête sur "l’état de la France" établie à la demande de Colbert en 1678, alors qu’il était Surintendant des Bâtiments, l’Académie Royale d’Architecture fit un rapport sur la provenance et la qualité des pierres. Dans ce rapport, il est présenté l’organisation des différents bancs de calcaire que l’on peut trouver dans les carrières [Revue générale de l’Architecture et Travaux Publics des carrières françaises de pierre de taille, 1852]. Au Val des Leux (Mauny), les enquêteurs de Colbert citent trois bancs : le "Gros Lien", le "Franc Banc Dur", et la "Hauteur Brune". En 1678, il n’est pas mentionné d’exploitation de carrière sur la commune de Caumont, seules les carrières de Mauny étant mentionnées alors !

2.2 - L’eau de carrière

L’eau de ruissellement en surface pénètre plus ou moins lentement au travers des bancs de pierre, dans lesquels elle continue à voyager par gravité. Dans les grandes carrières souterraines de Caumont, on voit fréquemment l’eau suinter aux ciels des galeries. Cette eau s’évapore rapidement dès que la pierre est exposée à l’air. Dans le parcours qu’elle effectue ainsi du cœur vers les parements, l’eau dissout une certaine quantité de carbonate de chaux qui cristallise sur les parements en formant une croûte calcaire, appelée "calcin", qui devient plus dure que la pierre elle-même. Comme certaines pierres, aussitôt après leur extraction, sont extrêmement sensibles aux effets du gel, car qu’elles contiennent encore une quantité importante de leur eau de carrière, les carriers spécifiaient autrefois qu’un bloc de pierre ne devait pas être utilisé moins d’un an après avoir été extrait.

Il faut, l’hiver, laisser sécher la pierre, l’empêcher de recevoir à nouveau de l’eau, c’est-à-dire empêcher qu’elle ne se sature ; il faut, dans ce cas, recouvrir d’une protection la dernière assise de pierres posées. « Nous pouvons noter que, lors de sa visite du 16.07.1941 aux grandes carrières de Caumont, M. Lanctuit, Maître-carrier, note deux lieux de stockage ; l’un pour l’été, situé sur le chemin d’accès à la carrière, l’autre dans la carrière pour l’hiver ».

banc référence son m/s Densité kg/m3 résistance kg/cm2 Porosité % Rayure mm coeff.taille n°  1889 Recherche sta… Brouas/eau 6 2061 94 Brouas 7 1815 145 Gros-Lien 3 2004 247 Franc-Banc 3 1939 254 1889 Répertoire des carrières de pierre de taille … Franc-Banc 1 4115 2041 300 39.5 1.012 5 Gros-Lien 1 4341 2046 474 23.65 0.825 7 1991 C.E.B.T.P. (pour Lanfry) Franc-Banc 1 2825 2000 1.9 1992 C.E.B.T.P. (chantier Hôtel-Dieu de Rouen) Franc-Banc 7 3717 1945 320 Moyenne 3749 1981 262 31.57 1.24

Figure 1 : Caractéristiques physiques des pierres de Caumont

La structure des pores conditionne le mouvement de l’eau dans le matériau et influe sur la durabilité de la roche soumise au gel et aux intempéries. Si une trop grande quantité d’eau remplit les pores, la craie éclate lorsque l’eau se transforme en glace. Tous les matériaux poreux éclatent au gel si l’eau incluse dans les pores dépasse une certaine valeur, appelée teneur en eau critique. L’observation, le bon sens, avaient dicté ces précautions à nos prédécesseurs. Aujourd’hui les études en laboratoire confirment la valeur de ces précautions puisqu’on sait maintenant que si les vides d’une pierre ne contiennent pas 85% d’eau, la glace qui se forme dedans ne la fait pas éclater.

Les silex

Qu’il soit isolé et appelé "chartreux", "chert", "noisette", "haricot" ou "clou", ou en lit continu et appelé "strate", "table", "cormier", "bisset de cailloux" ou "larmier" », le silex est présent dans la craie. Le silex est gênant dans l’extraction souterraine, car il force à exploiter les bancs de craie entre deux horizons de silex, mais on le récupérait pour construire les soubassements de bâtiment.

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3 - Les méthodes d’exploitation

Les bancs exploités étaient les mêmes et la qualité de la pierre constante. Dans son travail souterrain, l’homme va devoir extraire de la masse, découper et transformer une matière dure en matériau pour son habitat. L’opération la plus difficile sera de créer, au sein de la masse, la première cassure dans laquelle il pourra enfoncer un coin, une barre, pour dégager par des mouvements répétés, l’élément voulu. L’outil principal, le pic de carrier, est et restera pendant des siècles le seul outil du travailleur souterrain.

3.1 - Les techniques d’exploitation

L’exploitation souterraine permet de suivre un banc de craie, sans avoir à déblayer le cubage énorme de matériaux stériles (manteau d’altération, formations superficielles) qu’il faudrait enlever pour mettre la roche à nu, là où les couches exploitées étaient attaquées, sur le flanc de colline ou par puits d’extraction.

Les vides produits par l’extraction de la pierre ne peuvent s’étendre indéfiniment en largeur, sans que le ciel, la voûte de la carrière, ne s’écroule. Il faut donc laisser de place en place des piliers qui supportent le sol extérieur. On perce ordinairement deux systèmes de galeries qui se croisent (des rues et des allées), laissant, entre elles, des piliers, en principe massifs, nécessaires au soutènement de la voûte. Cette disposition, la plus favorable, est celle qui dégage le mieux les travaux, chose à laquelle il faut tendre car, dans l’exploitation souterraine, on se sent presque toujours gêné par le manque d’espace ; de là le nom de "méthode par galeries et piliers de masse" donné à cette manière de procéder.

Cette méthode permet d’enlever environ la moitié de la couche et laisse en place l’autre moitié, sous forme de piliers : nécessité à laquelle on se résigne d’autant plus facilement que la couche de craie est pour ainsi dire indéfinie comparativement aux besoins, et qu’on peut toujours pousser en avant les travaux. D’autre part, on choisit les blocs les plus beaux et on s’arrange, autant que possible, pour laisser en piliers la moins bonne pierre, tout en suivant les grandes fissures qui s’enfoncent dans le massif.

3.2 - Le site : Les carrières de pierre de taille

L’extraction est l’ensemble des opérations nécessaires pour découper dans la masse, des blocs de pierre propres à être utilisés dans la construction et les retirer. Ces blocs doivent être sains et homogènes, en forme de parallélépipède rectangle, avec les plus grandes dimensions possibles. Dans la craie, la présence des strates de silex ne permettait pas l’utilisation de machines mécaniques ; on a donc toujours eu recours aux méthodes traditionnelles.

Les carrières souterraines de pierre de taille sont reconnaissables à leur grand volume, leurs galeries géométriques, et le peu de "dépilage" : les débris de pierre en provenance de l’extraction restant dans les galeries. Enfin, dans les carrières souterraines de pierre de taille, le carrier doit pénétrer dans la masse du banc pour pouvoir y extraire les blocs convoités, alors que dans les carrières de pierres à bâtir, seuls les outils entrent dans la masse de craie.

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4 - L’extraction des blocs

L’homme va devoir extraire de la masse, découper et transformer une matière dure en matériau pour son habitat et son environnement. L’opération la plus difficile sera de créer au sein de la masse, la première cassure dans laquelle il pourra enfoncer un coin, une barre, pour dégager, par des mouvements répétés, l’élément voulu ; les anciens pratiquaient "l’entonnement", consistant à créer un choc thermique en jetant de l’eau sur un massif sur lequel ils faisaient brûler du bois. La découverte au 14ème Siècle de la poudre noire, par un moine européen, allait grandement faire avancer la technique puisque cette poudre détonante, déposée dans une cassure, allait produire le même effet que le choc thermique, mais très amplifié. L’idée de la déposer dans un trou préalablement creusé, fait naître le forage, dont la méthode n’évoluera pas jusqu’à la fin du 19ème Siècle.

4.1 - Techniques d’exploitation : piliers de masse et piliers tournés L’exploitation des carrières se faisait en galeries souterraines au pied de la falaise. A en juger par ce que pouvait écrire un visiteur au 19ème Siècle [Magasin Universel, 1935], elle étaient très profondes : « - Nous pénétrâmes dans une galerie qu’on nomme La Jacqueline. Figurez vous une galerie taillée dans le roc vif, ayant environ 60 ou 80 pieds (26 m) de large et 50 pieds (17 m) de hauteur… Arrivés à une certaine distance, la lumière extérieure qui apparaissait à l’ouverture comme un point produisait dans l’obscurité des effets singuliers. Les rayons lumineux arrivant en ligne droite, éclairaient tout un côté de cette vaste voûte tandis que l’autre restait plongé dans l’obscurité profonde. Il règne dans ces galeries profondes, une humidité perpétuelle, des gouttes d’eau se détachent de la voûte et forment une espèce de pluie rare mais persévérante dont la chute creuse directement la pierre sur laquelle on marche ; car il n’y a là pas la moindre parcelle de terre : La voûte, les piliers, les murailles, le sol, tout est en pierre… Les blocs extraits étaient énormes, leur taille, 20 pieds (6.50 m) de long, sur 7 pieds (2.30 m) de haut et de 2.5 pieds (0.82 m) d’épaisseur. Chaque bloc était si gros (soit 12.30 m3, et un poids de 23838 kg) que pour l’amener de la carrière à la rive de Seine, on le faisait avancer sur trois rouleaux cylindriques et un ouvrier, de qui nous apprîmes ces détails, nous disait que, lorsque la masse reposait sur deux rouleaux seulement, les rouleaux s’écrasaient et s’émiettaient sous ce poids énorme, bien qu’ils fussent de chêne et qu’ils eussent plus d’un pied de diamètre (33 cm) ».

On peut penser qu’en 1928, à la fin de l’exploitation de Caumont, les carriers n’étaient pas mieux outillés qu’au Moyen-Age et que les pierres extraites durant les siècles précédents pouvaient être de taille comparable.

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5 - Mode d’exploitation

La méthode d’exploitation anciennement mise en œuvre obligeait à pousser les travaux jusqu’à des lits tendres situés au dessus de la dernière couche exploitée pour la pierre de taille qui était alors la hauteur grise, les galeries avaient une hauteur de 8 où 10 m. A partir du 19ème Siècle, on ne dépasse guerre le "Franc-Banc" vers le bas. Ainsi les travaux n’ont plus que 5 ou 6 m de hauteur.

5.1 - Mode ancien d’exploitation : « l’Abatis »

Le mode ancien d’exploitation se faisait par « abatis ». A notre connaissance cette méthode très particulière d’exploitation est spécifique à Caumont : nous ne l’avons jamais rencontrée dans d’autres carrières françaises. Elle se pratiquait sur toute la hauteur de la galerie, de la façon suivante.

1– De chaque côté de la galerie, on pratiquait sur toute la hauteur de la masse de pierre une tranchée d’environ 0.90 m (sape de carrier pour le passage) de largeur et sur une profondeur d’environ 30 m, suivant le cube de la pierre que le carrier espérait vendre dans son année.

2– En même temps, on creusait également en dessous au niveau du sol, sur une hauteur d’environ 1.20 m sous la masse et à profondeur égale aux tranchée latérales, et on avait soin, toutefois, de réserver des piliers, de place en place, de façon à soutenir la masse. Ce travail durait tout l’hiver, à la lueur des chandelles.

3– dès que ce travail était terminé, on commençait à couper les piliers de soutènement du fond de l’excavation. On y entassait des chutes de pierre à une certaine hauteur, puis on coupait successivement tous les piliers jusqu’au dernier sur le devant de l’abatis.

4– Au bout de quelques jours, la masse totale s’abattait, se détachant du ciel de la carrière.

5– On commençait alors le délitage par le haut en bancs successifs, puis, pratiquant des tranchées longitudinales dans les bancs, à l’aide de coins aciérés placés dans les lits, on séparait les bancs et on enlevait ainsi de gros morceaux qu’on jetait à bas.

On rangeait alors les blocs dans la carrière, en attendant le beau temps. Quand les gelées n’étaient plus à craindre, vers le mois d’avril, on les sortait. Comme toutes les pierres compactes et poreuses, le "Caumont" n’est pas utilisable tant qu’il n’a pas purgé et séché son eau de carrière. Ce n’est que vers 1860, que fut généralement abandonné l’exploitation par abatis, méthode un peu trop expéditive et dangereuse !

5.2 - Mode d’exploitation : « Le Soulevage »

1- Il faut en effet pratiquer d’abord une galerie supérieure dans un banc généralement inutilisable en pierre de taille.

2- Ensuite, sur une hauteur suivant la qualité de la pierre, on réalise une saignée verticale tout autour du bloc convoité et sur la hauteur désirée, correspondant souvent à la hauteur d’un banc de craie pris entre deux strates de silex. Cette saignée était faite autrefois au pic et à la pioche de carrier.

3- Une fois le bloc dégagé sur ses trois dimensions, il faut forer horizontalement une multitude de trous droits et espacés d’environ une trentaine de centimètres. Aujourd’hui ces trous sont faits au trépan mécanique, alors qu’au Moyen-Age, ils étaient réalisés à la barre à mine.

4- On glisse alors dans chaque trou horizontal des coins éclateurs qu’on enfonce à la masse en veillant à ce que les résonances soient les mêmes pour éviter de casser le bloc de pierre en "délit" ; joint naturel qui sépare deux formations sédimentaires consécutives dans une masse calcaire. On laisse le bloc sous tension des coins, qu’on enfonce de temps en temps, jusqu’à ce qu’il se libère de lui-même.

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6 - Les produits carriers

6.1 - Le produit : la pierre de taille

Les blocs de pierre de taille sont des polyèdres à six faces, les faces opposées étant égales et parallèles entre elles. Il s’agit de morceaux de pierre destinés à faire partie d’une construction "appareillée" (assemblée) et taillés conformément au "calepin d’appareil" (dessein qui reproduit à une échelle déterminée l’édifice à construire). Les pierres de taille, dont le volume peut atteindre plusieurs m3, utilisées dans les monuments, ne sont généralement pas interchangeables. En effet, chaque pierre de taille porte un numéro conforme à celui indiqué sur le calepin.

6.2 - Les produits carriers : Nature et volume

1 – Bloc de Pierre de Taille [Archives registre A3, f°55, r° et A4, f°71 ; v°] En août 1395, la ville de Rouen avait passé plusieurs marchés avec « - Jehan Perrier, carrier du Val du Leux, qui devait livrer 12 toises de pierres de 6 pieds de long, puis 3 grandes pierres de 2.5 pieds de large sur 10 pieds de long et 20 pouces de hauteur ». Hauteur 20 pouces = 0.54 m Longueur 10 pieds = 3.24 m Largeur 2.5 pieds = 0.81 m Volume = 1.42 m3

2 – Bittes à fondement [Archives G. 58] Pour les fondations du Manoir Archiépiscopal, le Chapître acheta en plusieurs fois quelques 530 tonneaux de bittes à fondement durant la seule année 1460/1461. « - A Estienne Bertran, carreur, pour VIJ tonneaux de pierre pour employer est fondemens dud. Hostel par luy livrés sus le cay de Rouen puis la seconde sepmaine de Karesme jusques au XXIJè jour de mars, paié… » « Item audict Bertran pour XXX tonneaux de bites pour lesd. Fondemens livrés le XXIIJè jour de mars… ».

3 – Parpaings [Ms. fr. 26036 n° 4165] Le 3 avril 1408, la ville de Rouen paie à « - Jehan Courtois 7 toises de parpaings provenant des carrières du Val des Leux, qui furent employés à faire des parapets au pont de pierre qui traversait la Seine à l’emplacement du gué gallo-romain et qui fut réparé à l’initiative du roi Charles VII, par l’intermédiaire de Jehan Davi, bailli de Rouen ».

4 – Marches [Archives registre A6, f°62, r°] En décembre 1409, « - la ville achète à Robin et Colin, dits Guéroult, carriers au Val des Leux toutes les marches qui de nécessité fallent et fauldront pour la wys de la tour du colombier… ».

5 – Carreaux [Archives Ms. Fr. 26035 n° 4045 et Ms. Fr. 26036 n° 4110] Le 21 juin 1408, « - Jehan du Portgueroult a vendu 247 carreaux du Val des Leux pour faire les talus de la chaussée du pont ». Le 31 octobre 1408, « - Jehan Perrier, carrier du Val des Leux, a vendu et livré 55 carreaux pour réparer la chaussée du pont ». Hauteur = 0.45 m Longueur = 0.75 m Largeur = 0.65 m Volume = 0.22 m3

6 – Libage [Registre A6] Dans le devis du 11 juin 1408, le Conseil de la ville spécifie « - Il esconvient fonder la dicte tour (Colombier) de grans libes du Val des Leux ». Le libage est un quartier de pierre dur, équarri grossièrement et qu’on emploie dans les fondements d’un mur ou pour recevoir la base d’un pilier. Hauteur = Longueur = Largeur = Volume = 0.450 m3

7 – Coins et quartiers [Archives 10F P10] En 1437, « - Les carriers du Val des Leux déclarent aux gardes des sceaux des obligations de la Vicomté qu’ils ont livré, à la demande du Vicomte de Rouen, 204 coins et quartiers ». Hauteur = 0.54 m Longueur = 0.65 m Largeur = 0.50 m Volume = 0.15 m3

8 – Blocs [Ms. fr. 26037 n°4381] « - Jehan du Portgueroult vendit et amena, le 28 octobre 1410, 50 tonneaux de blocs qui furent employées dans la maçonnerie du pont ». Hauteur = 0.22 m Longueur = 0.65 m Largeur = 0.25 m Volume = 0.04 m3

9 - La pierre à brûler (chaux) La pierre à brûler est aussi appelée quelques fois "pierre à chaux". Connue depuis l’époque gallo-romaine, la chaux normande a été exportée dans les régions voisines. La transformation de la craie en chaux était obtenue par calcination de petit blocs de craie au rouge-blanc dans un four à 1500° C. Ainsi préparée, la chaux s’échauffe dans l’eau, s’y dissous et forme une pâte ferme et blanche qui, étant mêlée avec du sable, compose le mortier dont on s’est servi jusqu’au début du 20ème siècle. En 1748, Nicolas Parvy, architecte de l’hopital Hôtel-Dieu à Rouen, impose que la chaux utilisée sur le chantier soit « La chaux de Dieppedalle faite de pierre de Caumont » [Archives Hospitalières].

10 – Blocs marchand Les opérations du lestage des navires à voiles étaient considérables autrefois et tous les déchets d’extraction y étaient employés. Chaque navire chargeait environ la moitié de son tonnage pour pouvoir prendre la mer avec sécurité. Cette blocaille était ensuite jetée à la mer à l’arrivée au port.

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7 - Les carriers

Nous disposons de très peu de renseignements pour bien aborder une telle question. C’est à la lumière des archives (comptes de construction, rapport des inspecteurs des Mines, …) que nous avons pu mettre en évidence quelques observations, mais ces sources, fort incomplètes, ne peuvent nous donner qu’un aperçu très relatif de la société des carriers. Le carrier pouvait procéder lui-même au transport de la pierre. Il pratiquait alors, soit un prix global, soit un prix distinguant le coût du matériau et celui du transport. D’après les nombreux comptes consulté [Roy, 1976], il apparaît que la plupart des carriers du Val des Leux apportaient eux-mêmes leur pierre à Rouen. Les convois étaient faits, soit dans le propre bateau du convoyeur, soit dans un bateau envoyé ou prêté par l’acheteur. La ville (Rouen) en prêta un à un carrier du Val des Leux pour qu’il lui livre de la pierre [Reg. A4, f° 11, v°], soit dans un bateau loué [Reg. A5, f° 169, v°].

Nous remarquons aussi que la Pierre du Val des Leux, déchargée par les transporteurs eux-mêmes qui étaient aussi des carriers, n’était pas imposée de la sorte pour le « cayage » (action de mettre à quai). S’agissait-il du droit de pontage prélevé à Rouen ? En 1308, le Conseil de la ville de Rouen, décida de taxer la pierre à raison de 1 denier les 5 tonneaux, taxe très faible si l’on considère que le droit de pontage était de 12 deniers par tonneau de vin, de 10 deniers par poise de sel et de 12 deniers par muids de grains. Le 26 février 1358/59 le droit de pontage prélevé sur la pierre fut exceptionnellement porté à 10 deniers par tonneau, ce droit étant fixé en fonction des travaux nécessités par les réparations du pont [Fréville, 1844, p. 45 et 96].

Nous constatons que certains carriers ont eu une activité particulièrement importante et qu’ils furent capables de livrer, en des intervalles de temps très court, de grosses quantités de pierre.
- En 1437, « Les carriers du Val des Leux déclarent aux gardes des sceaux des obligations de la Vicomté, qu’ils ont livrés, à la demande du Vicomte de Rouen, destinés à la construction du Palais du Roi (Vieux Palais) :
- 1101 carreaux de pierre dure = 243 m3
- 101 cent de carreaux de pierre tendre = 23 m3
- 204 coins et quartiers = 31 m3
- 28 toises de parpaing = 55 m3
- 8 marches = ?
- 1076 tonneaux de blocs = 538 m3
- Total : = 890 m3

Cela nous fait supposer qu’il existait une organisation déjà en place assez importante et souple, d’autant plus que ces entreprises n’eurent vraisemblablement pas à fournir que ce seul chantier.

Nombres d’ouvriers dans les carrières de Caumont
- 1801 : 500 à 600 ouvriers [M. le Maire de Caumont au Préfet].
- 1834 : les carrière employait 70 ouvriers.
- 1860 : 20 ouvriers [De Colombel, maire de Caumont à M. Saugel, Ingénieur des Mines].

7.1 - Le prix de la pierre de Caumont

Ordinairement les entrepreneurs vont sur la carrière choisir et marquer les morceaux de pierre dont ils ont besoin ; puis ces morceaux sont embarqués sur des gribanes à voile, qui, en une marée, s’ils sont aidés par le vent, montent à Rouen. Le chargement est d’environ 20-25 m3. [Souvenir d’un Tailleur de Pierre, J.-B. Foucher].
- 1842, cette pierre se vendait encore à la toise.
- La pierre nette, rendu à quai sur bateau : 7 francs/toise
- La pierre de libage : 2,75 francs/toise
- Les bittes (petits morceaux) : 1 franc/ pièce
- 1845, le mètre cube net, rendu à quai sur bateau : 30-31 francs
- Les libages, rendus à quai sur bateau : 15-16 francs

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8 - Les principales carrières du bassin carrier

8.1 - Mauny (76-Seine Maritime)

- Carrière du Sapin
- Carrière de la Briqueterie
- Carrière de la Fromagerie

8.2 - Caumont (27-Eure)

- Carrière des Longues Vallées (Long Champ)
- Carrières (3) Château de La Ronce
- Carrière de la Jacqueline : La date d’ouverture de cette carrière est inconnue. Sa déclaration date du 10 février 1900. Le 29 septembre 1905 [Rapport des Mines] cette cavité est au chômage et elle s’appelle déjà « La Jacqueline ». Le propriétaire est Lamy Père, le locataire exploitant est son fils Lamy Louis. L’explosif employé est la poudre noire en grains. En vue de la reprise des travaux. l’exploitant a été invité à ne pas omettre d’afficher le règlement sur le tirage des coups de mine. Le mode d’exploitation employé dans cette carrière est le système dit "par abatis".
- Carrière du Pré aux Vaches

- Les Grandes Carrières date propriétaire lieu exploitant 1861 Rémi Cabon Rouen Démarest 1884 Duc de La Rochefoucault Doudeauville Louis Lamy 1889 Duc de La rochefoucault Château de Mauny Louis Lamy 1900 Poulain (gérant des propriétés) Château de Mauny Louis Lamy 1901 Poulain (gérant des propriétés) Château de Mauny Louis Lamy 1928 est apparemment la dernière année d’exploitation de la Pierre de Caumont 1932 Duc de Noailles  ? champignonnière 1938 Pierre Fèvre Paris En chômage

- Carrière de la Cavée

- Carrière Plouzel dite du Pylône

- Carrières Larible et Bourel

- Carrière du Consul

- Carrière n°1 du Val Galopin

8.3 - La Bouille (76-Seine Maritime)

- Carrière du lieu-dit Coulon

- Carrière de la Maison Brulée

8.4 - Topométrie

Carrière Emprise (m2) Surface (m2) Galerie (ml) Volume (m3)

Briquetterie 122 295 35 670 2 378 356 700

Sapin

Fromagerie I

Fromagerie II

Longues Vallées 14 742 12 165 811 121 650

Ronce 8 000 2 850 190 28 500

Jacqueline 10 400 4 050 270 40 500

Pré aux Vaches 28 000 13 050 870 130 500

Grandes Carrières 320 000 135 300 9 020 1 353 000

Cavée 100 800 24 300 1 620 243 000

Plouzel 145 600 20 100 1 340 201 000

Laribe/Bourel 440 000 12 000 800 120 000

Consul 21 600 8 100 540 81 000

Val Galopin 1 710 870 58 8 700

Viger ?

Cordier ?

Coulon

Maison Brûlée

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9 - Conclusion

L’ensemble du massif crayeux de Normandie, comme tout substratum rocheux d’une région particulière, a été exploité par l’homme. Historiquement, quatre utilisations principales (pierre de taille, pierre à bâtir, pierre à brûler et marnières) y ont laissé des centaines de milliers de cavités artificielles résultant des exploitations.

Ce sont les carrières à ciel ouvert qui furent creusées les premières, parce que c’était le procédé d’exploitation le plus facile. On a en effet d’abord exploité les bancs de pierre qui affleuraient le sol, soit en surface soit à flanc de coteaux. Ceci permettait de se procurer des matériaux utilisables sans travaux de terrassement préalables et importants. Le plus souvent, on a trouvé ces matériaux à flanc de coteau ; il a donc suffit de déblayer au-dessus du ou des bancs de ces matériaux qui apparaissaient, pour extraire la matière en avançant.

Lorsque la colline continuait à s’élever au-dessus du niveau, ou si l’épaisseur du déblai devenait trop importante, par rapport à la hauteur de la masse de craie à extraire, plusieurs ouvertures, appelées "bouches" ou "gueule", étaient entreprises en galeries souterraines. La Normandie, étant constituée de grands plateaux de craie, il fallait bien des exploitations à proximité de leur utilisation ; le bassin carrier de Caumont, situé dans un méandre et en bordure de la Seine, a donc pu fournir d’importantes quantités de pierre à toute la vallée de la Seine, du Havre à Paris, et même hors région.

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10 - Bibliographie

Foucher J.-B. ( ?). Souvenir d’un Tailleur de Pierre.

Fréville (1844). Mémoire sur le Commerce maritime à Rouen depuis les temps les plus reculés jusqu’à la fin du XVIème siècle. Rouen, p 45 et 96, Paris.

Quennedey (1926). L’habitation rouennaise, Rouen

Revue générale de l’Architecture et Travaux Publics des carrières françaises de pierre de taille, 1852

Roy Nathalie (1976).

www.e-t-s.fr

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