le labyrinthe de la Mansonnière

31 octobre 2007, par Joël Rodet
La grotte de la Mansonnière, s’ouvre dans la carrière souterraine éponyme, à proximité de la route D.11 menant de Rémalard à Berd’huis, dans le département de l’Orne. Située dans un site classé "Natura-2000", elle n’est pas accessible pendant la période d’hibernation des chiroptères (novembre à avril). Avec un développement cumulé dépassant 1000 m, elle est un site fondamental de l’activité spéléologique, non seulement dans l’Orne mais aussi pour la région normande. Les qualités morphologiques du labyrinthe souterrain, exceptionnelles dans le contexte karstologique mondial, en font un karstotype qu’il est nécessaire de protéger.

L’entrée se réalise par une carrière souterraine, fermée par une porte métallique. Des ouvertures étroites sont maintenues pour permettre l’accès des chiroptères et pour assurer un minimum de ventilation, les conditions de conservation des entrées étant relativement dégradées par les courants d’air qui pendant des décennies, ont permis l’introduction du gel dans la carrière souterraine. Plusieurs années de travaux conséquents réalisés bénévolement par le CNEK, entre 1994 et 1997, ont permis de sécuriser les entrées et de réduire sérieusement les nuisances de visites sauvages sur le milieu naturel, artificiel et vivant de ce site exceptionnel.

1- un site archéologique souterrain La Mansonnière se développe en une carrière souterraine de dimension moyenne, d’environ 1.5 h d’emprise. Il s’agit d’une carrière de pierre à bâtir se développant sur un niveau de craie à faciès tuffeau du Cénomanien moyen (Craie de Rouen). Son exploitation est relativement ancienne puisqu’il semble qu’elle ait fourni des matériaux pour la construction de l’église à fondement roman de Bellou-sur-Huisne, située à quelques centaines de mètres. Une gravure ancienne, authentifiée par un archéologue, spécialiste des carrières de tuffeau, semble confirmer que le front de taille était à près de 100 m des entrées au 17ème siècle. Vers 1860, pour des raisons non confirmées (éloignement des entrées, limite de propriété, fragilité de l’encaissant, ...) les exploitants ont comblé le centre de la carrière et ont ouvert un second étage au toit. La régularité des galeries de cet étage contraste avec l’irrégularité de l’étage ancien, montrant une évolution des techniques utilisées. L’exploitation semble s’être arrêtée autour de la Première Guerre Mondiale, comme dans de nombreuses carrières souterraines normandes.

Dans les années 30, l’entrée de la carrière est transformée en guinguette, et les alentours aménagés en parc de loisirs, avec promenades, roseraie, balançoires, où la population locale vient se distraire en fin de semaine. Puis la carrière retombe dans l’oubli, avec les années noires de la Deuxième Guerre Mondiale.

Dans les années 50, Alain Pasinetti loue le domaine souterrain qu’il utilise comme champignonnière. Il y reste jusqu’en 1961, quand à la suite d’un effondrement partiel du toit de la carrière, il décide d’abandonner la carrière, non sans l’avoir nettoyée des couches végétales d’exploitation, pour une autre dont il est propriétaire sur la commune voisine de Rémalard.

La carrière est de nouveau vouée à l’abandon et la marginalisation. Elle sert de repère et lieu de jeux aux jeunes des alentours. Quand nous nous y intéressons, en janvier 1993, elle sert de dépotoir, de local de dépeçage de véhicules automobiles, de champ de bataille pour des amateurs de paint-ball, de site de pillage pour des "amateurs" de fossiles, et toute une série d’activités marginales peu adaptées au milieu souterrain. Notre intervention, avec le soutien de la Municipalité de Bellou-sur-Huisne, permettra de mettre fin, non sans difficultés, à ces activités destructrices, et de protéger le site souterrain et son contenu.

2- un site karstologique unique

Ce qui a surpris le spécialiste du karst de la craie que je suis, est d’abord la densité importante des drains naturels recoupés par la carrière souterraine. Si on se limite simplement aux drains qui offrent une section pénétrable à l’homme, nous en dénombrons près de 200 ! Puis le comblement intégral des fissures, jusqu’à la voûte, même quand elles offrent un élargissement conséquent, n’est pas commun. Un autre élément surprenant est la modification de la largeur des drains pénétrables : en 2-3 m, la galerie peut passer de 6 m de large à moins de 10 cm, sans qu’aucune fuite ne soit identifiée dans les parois. et puis aussi le fait qu’en plus de 1000 m, pas un seul mètre n’échappe à la fissuration ce qui est exceptionnel dans le karst de la craie.

En 1993, après avoir relevé la topographie de l’établissement souterrain, le CNEK a réalisé la topographie des parties naturelles pénétrables, puis il a entamé un chantier de désobstruction. Les produits de désobstruction, naturels, extraits des drains, ont été déposés dans les galeries artificielles. Comme le révéleront les analyses sédimentologiques, ces éléments sont le résidu solide de l’altération de la roche encaissante et donc leur dépôt dans la carrière ne modifie nullement les équilibres du milieu souterrain.

Rapidement le développement exploré a augmenté, atteignant fin 1997, plus de 1000 m, dont 730 m en un ensemble relié, accessible par une vingtaine d’entrées. Par delà l’exploit sportif (essayez de vider 1000 m de conduit d’une section de 50 cm par 80...), ces travaux ont permis de dégager le caractère unique et spécifique de la Mansonnière dans l’ensemble de la karstologie mondiale.

Le labyrinthe souterrain de la Mansonnière se révèle être un énorme lacis de fronts d’altération installés sur un réseau tectonique particulièrement dense (des fissures verticales et obliques) alimentés depuis la surface en eau et acide permettant la mise en solution de l’encaissant. La dimension verticale des fissures autorise la progression verticale de l’altération qui normalement devrait se développer uniquement le long des failles et diaclases. En fait, la présence d’un niveau d’ennoiement a permis la diffusion latérale du front d’altération, ouvrant alors l’axe jusqu’à six mètres (maximum observé). L’alimentation, par percolation, provenant de la surface, ce sont les conditions d’alimentation immédiatement au droit de la fissure qui déterminent l’importance de l’élargissement, ce qui explique qu’on puisse observer des variations de largeur extrêmement subites sans que ne se développe de mécanisme de fuite latérale comme dans les drainages karstiques.

L’analyse sédimentologique des complexes comblant les drains montre clairement qu’il s’agit du résidu de l’altération de l’encaissant crayeux, parfois enrichi d’apports de la surface mais l’absence de couverture meuble limite ces apports. La structure de l’altérat montre une symétrie autour d’un axe vertical à oblique, argileux (smectite) qui souligne l’axe tectonique. Plus on se rapproche de l’encaissant et plus la teneur en carbonates augmente, soulignant bien le processus de progression latéral du front d’altération. Les blocs de craie isolés sont eux-aussi dissous et apparaissent parfois sous forme de noyau de couleur plus claire, comme un fantôme, ce qui a poussé certains collègues à baptiser ces altérats, de "fantômes de roche".

Il en résulte que ces drains ne sont pas des drains mais des galeries, car ils n’ont jamais drainé de flux d’eau concentré. Il est évident que de telles circulations auraient enlevé les altérats et les auraient peut-être remplacés par des dépôts exogènes stratifiés, cette fois-ci horizontalement. Ces galeries n’ont donc jamais été vidées et n’ont jamais connu d’écoulement concentré comme dans les cavités karstiques classiques. Nous estimons qu’il s’agit de phases préparatoires de la karstification qui n’ont pas été suivies de celles permettant la structuration et la dynamique karstiques. Il s’agit de phases préliminaires avortées, ce que nous avons baptisé de "primokarst". Ce modèle jusqu’alors ignoré dans le monde, et décrit dès 1995, présente à la Mansonnière un exemple d’une ampleur et d’une organisation inconnues.

3- un site chiroptérologique important

Lorsqu’en 1993 nous investissons le site souterrain, nous sommes immédiatement alertés par l’importance de l’occupation chiroptérologique hivernale. Aussitôt, nous décidons d’adopter une politique d’étude de la fréquentation par les chauves-souris et de mesure des incidences de l’usage du site sur leur présence. C’est cette première année que nous mesurons la plus importante densité d’occupation avec près de 450 individus. Notre méthodologie d’étude repose sur les critères suivants :
- pas de contact ou de manipulation des individus,
- identification à distance, ce qui, en raison des difficultés d’observation, nous fait opter pour la distinction de trois grandes "familles" : les rinolophes, les grands myotis, les petites espèces,
- définition d’un espace de comptage, limité à la carrière souterraine, et qui restera le même durant les 10 ans de mesure,
- éclairage discret à la lampe électrique puis à la LED,
- équipe de 1 à 3 observateurs
- localisation des individus dénombrés sur le fond topographique,
- distinction entre individu isolé et groupe,
- distinction des conditions de gîte (fente, plafond, paroi, sol, etc.).

La carrière est divisée en 6 secteurs géographiques aux conditions climatiques différentes. Le comptage se faisant mensuellement, d’octobre à mai, parfois juillet quand il reste des individus, permet de suivre la progression d’occupation de l’espace souterrain en fonction des variations climatiques. Les secteurs les plus proches des entrées sont les premiers colonisés, mais les secteurs les plus stables climatiquement voient s’y regrouper l’essentiel des chiroptères lors des grands froids et cette présence tend à se pérenniser longtemps pendant les mois de printemps, alors que les zones plus sensibles sont rapidement désertées, dès les premiers beaux jours.

De 1993 à 1998, nous avons noté une forte diminution de la fréquentation qui suivait une courbe montrant qu’en 2002 ou 2003, il ne devrait plus y avoir de chauves-souris. En 1998, la carrière souterraine est fermée, et les activités y sont contrôlées. Finis les gymkanas en vélomoteur, les courses-poursuites, les feux de bois, les séances de pétard et les beuveries, les taggages... Pendant 2-3 ans, on note une stabilisation de la population autour de 200-205 individus, puis dès 2001 la population commence à croître pour atteindre en 2006 et dépasser en 2007 le chiffre de 1993. Bien sûr la population de 2007 n’offre pas la même répartition par espèce qu’en 1993, mais il semble que la notion de site hivernal ait été de nouveau acquise, et si les Myotis myotis sont de moins en moins nombreux, tout comme dans les autres sites régionaux, cela semble dû plus aux évolutions paysagères qu’aux activités spéléologiques qui ne semblent pas géner d’autres espèces comme le Murin à oreille échancrée.

La dimension de site "Natura-2000" semble justifiée largement par les résultats acquis et la gestion de la fréquentation et des activités respecte le cadre de l’occupation hivernale des chiroptères. Cela démontre très clairement qu’une activité spéléologique peut cohabiter avec d’autres contraintes du milieu tant biologique que naturel ou archéologique.

Exceptionnellement, la cavité sera ouverte au public lors de visites guidées, les 25 et 26 septembre 2010. Renseignements et inscriptions obligatoires auprès du Conseil Général de l’Orne (Bureau Environnement) ou du Parc Naturel Régional du Perche. Entrées limitées.


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