C- Michel Lepiller (1948-2006)

23 juillet 2017, par Joël Rodet
Michel Lepiller, fondateur de la spéléologie normande moderne

Michel Lepiller (1948-2006)

- Fondateur de la spéléologie havraise et président du Groupe Spéléologique de la Maison des Jeunes et de la Culture du Havre (GS-MJC-H) de 1965 à 1971.
- Président-fondateur du Comité Départemental de Spéléologie de la Seine-Maritime (CDS-76) en 1970-1971
- Spéléologue physique et hydrogéologue de la craie de Normandie
- Autorité internationale en matière de traçages kastiques

J’ai rencontré pour la première fois, le havrais Michel Lepiller, le 1er décembre 1964, à la toute neuve Maison des Jeunes et de la Culture du Havre. Ce soir-là, amené par un copain du club de judo, je venais participer à la création d’un groupe à l’activité étrange, baptisée "spéléologie", qui ressemblait de loin aux incursions souterraines que je menais depuis deux étés, dans les blockhaus et les carrières souterraines de la région d’Etretat-Fécamp. Tout de suite, j’ai été frappé par la dimension de l’individu, son autorité et son assurance, alors qu’il n’avait pas 17 ans. D’ailleurs il n’avait 17 ans que depuis quelques jours lorsqu’il se vit confier la responsabilité du tout neuf G.S-M.J.C.-H., dès le 27 janvier 1965, Jean-Marc Artola, notre éphémère président-fondateur nous quittant pour ses études et les Alpes. Cette présidence, il l’assumera avec brio et réussite durant 7 ans.

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1- Un naturaliste souterrain précoce et fécond

Notre première sortie commune, en vélo, cyclomoteur ou auto-stop, fut pour moi la découverte d’un milieu d’experts impressionnants et de techniciens avisés. Dans une petite falaise en rive gauche de l’estuaire de la Seine, une très modeste cavité nous attendait, mais elle s’ouvrait dans l’à-pic. Je découvrais alors l’échelle souple et la corde nylon, les manœuvres au sifflet, le carnet de notes et l’indispensable gibecière, le casque Adrien à la Casteret et le bleu de travail appelé mystérieusement "combi". Quelques heures plus tard, nous étions dans une carrière souterraine accessible grâce à une fente dans le sol qui nécessitait l’emploi de la corde.

Curieusement, Michel promenait une imposante cage à moineaux qu’il avait empruntée à ses parents. Il m’expliqua les fossiles et les caractéristiques physico-chimiques de la craie et de l’eau, les traces d’exploitation dans la carrière, les petites bêtes qui se cachaient dans les vieux bois pourris, les accidents tectoniques ; ma première leçon naturaliste souterraine ! Et puis des petits cris stridents m’inquiétèrent. Aussitôt, Michel, prenant cage et besace, se dirigea vers leur origine. De sa main armée d’un gant en cuir, il cueillait des chauves-souris installées à la voûte d’un recoin et les installait délicatement dans la cage. Puis, sortant de sa besace, carnet et pied à coulisse, il commença une longue séance de mesures et d’identification, notant tout : Michel était bagueur officiel de chiroptères pour le Museum national d’Histoire Naturelle de Paris.

Pas de doute, Michel était un grand scientifique. Depuis son adolescence, il participait avec passion et militantisme, à la renaissance du Museum d’Histoire Naturelle du Havre, au sein de la Société Géologique de Normandie dont il sera membre du Conseil d’Administration. Il y acquit une solide formation de naturaliste, et une expérience de terrain fortement encadrée par une excellente école havraise.

Dès la mise en place du G.S.-M.J.C.-H., il apporte cette dimension à notre petite association. La région havraise étant particulièrement pauvre en grottes, nous décidons de prospecter systématique l’ouest du Pays de Caux, afin d’en connaître le potentiel spéléologique. Dans cette optique, nous lançons une grande enquête auprès des maires à l’aide d’un questionnaire envoyé à plus de 400 communes. A chaque nouvelle exploration de cavité, naturelle ou artificielle, nous relevons la topographie, et Michel rédige une petite note qui, additionnée aux autres, constitue peu à peu un fichier unique, une documentation originale sur les vides normands. Les fiches sur les cavités naturelles sont alors communiquées au BRGM dans le cadre de sa politique d’inventaire souterrain.

La Fédération Française de Spéléologie vient de naître et tout logiquement, nous y adhérons dès 1965. Spelunca reçoit les échos de nos premières activités. Au Congrès de Dijon, en 1970, Michel soumet un premier article sur le karst haut-normand. C’est la véritable naissance d’une recherche scientifique sur le karst dans la craie de notre région, après les incursions de Martel entre 1890 et 1914. Toujours en 1966, naît notre première revue "Spéléo-Drack" qui connaîtra à partir de 1970 une diffusion internationale nous permettant, par le jeu des échanges, la constitution d’une bibliothèque qui rapidement deviendra une des plus importantes de la région.

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2- l’organisateur de la spéléologie normande

Mais Michel était aussi un organisateur, un vrai dirigeant. D’ailleurs, certains l’avaient surnommé "le chef". Sa vision de la spéléologie était large et affirmée, ouverte à tous grâce au support populaire de la Maison des Jeunes et de la Culture : ce sont des centaines de jeunes qui passeront par notre groupe, découvrant un peu du sous-sol normand et beaucoup plus de leurs capacités physiques et intellectuelles. Ainsi est né un groupe important, soudé et compétent. Et nombreux seront ceux qui, au cours de leur scolarité, montreront un intérêt certain pour les sciences de la nature.

Rapidement le G.S.-M.J.C.-H. devient une référence grâce aux travaux réalisés (Barre-Y-Va, Villequier, Caumont, ...) mais aussi à la politique de communication envers la population havraise et normande, par des expositions, des conférences, des journées "portes ouvertes". Notre qualité de recherche et d’entreprise est récompensé par le Prix à l’Initiative des Jeunes, attribué par la Direction Départementale de la Jeunesse et des Sports de la Seine Maritime.

L’entente avec les autres associations havraises était excellente et nombre de nos sorties étaient communes. Il n’était pas dans notre mentalité de considérer les autres spéléologues normands comme des concurrents. Tout au contraire, ils étaient tout naturellement nos collègues, nos compagnons d’une exploration, nos complices d’une même passion. Ainsi avons-nous noué d’excellentes relations au delà du cercle havrais, avec le Spéléo-Club de Rouen, le groupe de Barentin ou les compagnons de notre suisse préféré, Jean-Claude Lalou, exilé pour ses études à Rouen.

Tout naturellement s’est posée la nécessité de nous réunir au sein d’une communauté régionale. Devant l’échec du Comité Normand de Spéléologie, plombé par des conflits rouenno-rouennais auxquels nous ne comprenions rien, nous avons décidé de mettre en place un Comité Départemental de Spéléologie de Seine Maritime en 1970. Sans concurrent, Michel en fut le premier président jusqu’à son départ pour Grenoble en septembre 1971. Ce CDS était conçu comme le lieu neutre et égalitaire où nous pourrions échanger, construire et collaborer dans le respect des différences et des entités, ce qui fut le cas avant que les vieux démons ne parviennent à pourrir les relations de notre petite communauté. Témoin et acteur privilégié de cette époque, j’affirme que Michel Lepiller a été l’initiateur d’une culture spéléologique normande faite de travail, de rigueur, de respect et de partage, à l’origine de l’âge d’or de la Spéléologie Normande dont l’apogée se situe dans les années 1980.

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3- un hydrogéologue du karst brillant

A 17 ans, Michel était déjà un spéléologue accompli. Il avait été formé par le Spéléo-Club de Lutèce et le Spéléo-Club de Savoie depuis deux ans, dans les tannes du Margeriaz, dans lesquel(le)s il avait noué des liens forts avec Bruno Cabrol et Marcel Balliot, et son cœur sera toujours sensible à l’appel des Bauges. C’est pourquoi dès 1966, nous sommes présents dans ce magnifique massif, d’abord dans l’Arclusaz puis dans la foulée sur le Semnoz jusqu’en 1973, sur les conseils de ses amis savoyards.

Cette activité secondaire deviendra primordiale à partir de septembre 1971 lorsque Michel rejoindra Grenoble pour y poursuivre ses études de géologie couronnées par une brillante thèse d’hydrogéologie karstique axée sur le Semnoz, soutenue en 1980. Dès lors, nommé Maître de Conférence à l’Université d’Orléans, il partagera son activité d’hydrogéologue entre la Savoie et le Val de Loire, y sensibilisant de nombreux étudiants à l’hydrogéologie karstique, et plus spécifiquement à l’hydrochimie. Il s’était même affirmé ces dernières années comme le spécialiste des traçages, et sa disparition est lourdement ressentie car curieusement, le prolifique chercheur des années normandes, ne laisse que bien peu d’écrits de cette dernière période de sa vie.

Si Michel était un scientifique confirmé, précis, très minutieux, sûr de lui, il était très méfiant face au changement. Fortement plongé dans sa démarche scientifique et rassuré par ses certitudes techniques acquises dans le Margeriaz des années soixante, il était réticent aux innovations techniques d’exploration. D’ailleurs, candidat à des stages techniques de l’E.F.S (école française de spéléologie), il trouvera toujours une excuse au dernier moment pour ne pas y participer. Nous avons eu beaucoup de difficulté pour lui faire accepter que nous puissions utiliser les bloqueurs et les descendeurs car il avait tendance à décider aussi pour nous. Ne parlons pas de la technique jumar sur corde unique...

Heureusement pris en mains par ses amis Bruno Talour et Baudoin Lismonde, son expérience grenobloise l’a propulsé malgré lui dans les techniques de la spéléo alpine, mais il restait psychologiquement mal à l’aise dans leur utilisation. Ses hésitations ont troublé ses compagnons havrais lors de la dramatique exploration du réseau de la Diau, fin octobre 1977, au cours de laquelle Jean-Claude Haguelon, 29 ans, perdait la vie. Profondément affecté par cet accident, il s’éloignera de l’exploration souterraine pour s’investir entièrement dans son métier d’enseignant-chercheur et sa vie familiale. Jusqu’à cet accident fatal du 30 octobre 2006, sur l’autoroute près d’Orange, au retour d’une excursion scientifique, exactement 29 ans après la Diau...

Michel Lepiller est certainement une des plus brillantes, fortes et complètes personnalités qu’a connues la Spéléologie Normande, depuis le passage de Martel au début du XXème siècle. De par ses écrits et ses actes, il restera un des pionniers de l’hydrogéologie karstique de la craie de Normandie bien sûr, mais aussi du Bassin de Paris ou des Alpes savoyardes. Et nombreux sont aujourd’hui les scientifiques qui revendiquent l’honneur d’avoir reçu et partagé avec lui cette grande aventure. Son plus grand regret, comme il me le rappelait à chacune de nos rencontres, était que la communauté spéléologique normande n’ait pas su poursuivre la prometteuse politique d’ouverture et de recherche qu’il avait aussi brillamment impulsée. Mais les hommes sont ainsi fait et les idées vont et parfois, reviennent...


L’essentiel des travaux normands de Michel Lepiller a fait l’objet d’un document. organisé par Joël Rodet, regroupant ses fiches et topographies, ainsi que ses relevés de baguage de chiroptères normands :
-  Spéléo-Drack , 22, juillet 2016, "La spéléologie normande de Michel Lepiller (1948-2006), 136 p., A4, édité par le CNEK, 15 € plus port.


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